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La route entre Sienne et Montalcino tourne tellement qu’on finit par oublier où on va, et c’est exactement pour ça que je l’ai choisie. J’avais loué une petite voiture à l’aéroport de Florence, presque par gêne devant le loueur qui me proposait sans cesse des modèles plus grands, et j’ai roulé vers le sud avec l’intention vague de suivre les lignes de crête plutôt que les autoroutes. En Toscane, la route elle-même est déjà le paysage, avant même d’arriver quelque part.
La Via Cassia et les premiers cyprès
Sortie de Florence, j’ai pris la Via Cassia, cette ancienne route romaine qui traverse le Chianti par petites étapes. Ce qui m’a frappée en premier, ce n’est pas un monument, c’est une allée de cyprès menant à une ferme isolée, plantée là il y a plus d’un siècle pour marquer une entrée. J’ai coupé le moteur, je suis descendue, et j’ai marché un peu sur le chemin de terre juste pour sentir la poussière sous mes sandales. À Greve in Chianti, je me suis arrêtée sur la place triangulaire, celle bordée d’arcades, pour acheter du pecorino frais et une bouteille de Chianti Classico chez un petit producteur qui tenait boutique à même sa cave.
San Gimignano et ses tours, vues depuis la route
On aperçoit les tours de San Gimignano bien avant d’arriver au village, dressées sur la colline comme un Manhattan médiéval. J’ai garé la voiture en bas, hors des remparts, et grimpé à pied, ce qui m’a permis de voir le village se révéler par fragments, un mur, un clocher, une place, avant l’ensemble. Il y avait beaucoup de monde ce jour-là, alors je n’ai pas cherché à tout voir. Je me suis contentée d’un gelato au pistache mangé assise sur les marches de la Collegiata, à regarder les groupes de touristes passer, un peu pressés, alors que moi je n’avais nulle part où être avant le soir.
La Val d’Orcia, entre Pienza et Montalcino
C’est dans la Val d’Orcia que la route est devenue le vrai sujet du voyage. La départementale qui relie Pienza à Montalcino serpente entre des collines nues, dorées en cette fin d’été, ponctuées de fermes isolées et de rangées de cyprès qui semblent posées là uniquement pour la photo, alors qu’elles marquaient historiquement les limites de propriété. Je me suis arrêtée à plusieurs reprises, non pas pour voir quelque chose de précis, mais simplement parce que la lumière changeait et que je voulais la regarder faire. À Pienza, j’ai acheté du pecorino affiné dans les feuilles de noyer chez un fromager qui m’a laissée goûter cinq variétés différentes avant que j’en choisisse une.
Montalcino et une soirée sans projet
Arrivée à Montalcino en fin d’après-midi, je n’avais rien réservé. J’ai trouvé une chambre au-dessus d’une enoteca, grâce à une pancarte manuscrite affichée dans la vitrine. Le patron m’a servi un verre de Brunello en m’expliquant, avec une patience que je n’attendais pas, la différence entre les parcelles du nord et du sud de l’appellation, la question de l’altitude, du vent. Je n’ai rien noté, je voulais juste écouter. Le soir, assise sur la forteresse qui domine le village, j’ai regardé le soleil descendre sur les collines et j’ai pensé que je n’avais photographié presque aucun des paysages traversés dans la journée. Je les avais juste regardés.
Un détour vers Bagno Vignoni et ses eaux chaudes
Sur la route entre Pienza et Montalcino, un panneau discret indiquait Bagno Vignoni, et j’ai suivi cette indication sans savoir précisément ce qui m’attendait. Le village n’a pas de place centrale au sens habituel, il a un grand bassin d’eau thermale fumante entouré de pierre, utilisé depuis l’époque romaine et encore visité par les habitants du coin qui viennent y tremper les pieds en fin d’après-midi. Je me suis assise sur le rebord, les jambes dans l’eau chaude, en écoutant deux femmes discuter en toscan d’un mariage à venir dans le village voisin. Je n’ai pas tout compris, mais le ton suffisait. Ce genre de détour, décidé sur un simple panneau routier, illustre bien pourquoi je préfère conduire moi-même plutôt que suivre un circuit organisé, car aucun itinéraire préétabli ne m’aurait menée jusqu’à ce bassin fumant un mardi après-midi de septembre.
Les routes blanches, ces strade bianche qui traversent les vignes
La région autour de Montalcino et de Montepulciano est traversée par un réseau de routes non goudronnées, les strade bianche, faites de gravier compacté et de poussière blanche qui recouvre la carrosserie en quelques kilomètres. J’ai emprunté l’une d’elles presque par erreur, pensant rejoindre plus vite une exploitation viticole recommandée par le fromager de Pienza, et je me suis retrouvée à rouler au pas entre deux rangées de vigne, sans croiser personne pendant près d’une demi-heure. Ces routes blanches sont aussi celles empruntées par la célèbre course cycliste Strade Bianche, et en roulant dessus, cahotée à chaque virage, j’ai mieux compris pourquoi les coureurs en parlent avec un mélange de respect et d’appréhension. Le paysage vu depuis ces chemins de terre, plus lent, plus poussiéreux, m’a semblé encore plus authentique que celui vu depuis la route principale goudronnée.
Ce que la conduite en Toscane m’a appris
Conduire en Toscane demande une forme de lâcher-prise que je n’avais pas anticipée avant de partir. Les routes sont étroites, souvent sans marquage clair, et le GPS a tendance à proposer des raccourcis qui se terminent en chemin de gravier au milieu d’un vignoble. J’ai fini par ranger le téléphone et suivre les panneaux, quitte à me perdre un peu, parce que se perdre en Toscane, ce n’est jamais vraiment grave. On finit toujours par retomber sur un village avec une place, une église, et quelqu’un capable d’indiquer la direction avec les mains plus qu’avec des mots.
Le patron de l’enoteca de Montalcino m’a dit, en resservant un dernier verre : « La Toscane, ça ne se visite pas en cochant des cases, ça se laisse traverser. » Je crois que c’est la phrase qui résume le mieux ce voyage.
Je suis repartie vers Florence par une route différente de celle de l’aller, en passant par Montepulciano que je n’avais pas prévu de voir. C’était la meilleure décision du séjour, prise sans réfléchir, uniquement parce qu’un panneau indiquait une direction qui me plaisait.
Montepulciano, dernier détour avant Florence
Montepulciano occupe le sommet d’une colline étroite, et sa rue principale, le Corso, grimpe en pente raide entre des palais Renaissance jusqu’à la place centrale où trône le Palazzo Comunale. J’ai garé la voiture tout en bas, près de la Porta al Prato, et monté à pied, m’arrêtant dans une cantina creusée à même le tuf volcanique pour goûter un Vino Nobile encore jeune. Le caviste, un homme d’une soixantaine d’années dont la famille exploitait les mêmes caves depuis quatre générations, m’a expliqué que la ville avait longtemps été plus connue pour son vin que pour son architecture, ce qui explique la densité étonnante de caves creusées sous les rues elles-mêmes. En redescendant vers la voiture à la tombée du jour, la ville éclairée par intermittence, j’ai eu la sensation d’avoir trouvé, presque par accident, l’un des plus beaux villages de tout le voyage, simplement parce que je n’avais pas prévu de m’y arrêter.
La Toscane, je crois, se prête particulièrement bien à ce genre de choix improvisés, parce que le paysage rattrape presque toujours les erreurs d’itinéraire. Chaque route secondaire semble mener vers un village fortifié, une cave ouverte, une vue sur les collines qui vaut le détour, si bien qu’il devient presque impossible de vraiment se tromper de chemin dans cette région.


