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On me demande souvent pourquoi je programme la plupart de mes voyages en automne plutôt qu’en été. La question revient presque à chaque fois que je raconte un séjour dans les Cévennes en octobre ou une semaine à Trieste fin septembre, comme si l’été était la seule saison légitime pour partir. Ma réponse tient en une image, celle d’une lumière rasante qui traverse les feuilles avant qu’elles ne tombent, une lumière qu’aucun autre moment de l’année ne reproduit tout à fait. Mais il y a plus que la lumière derrière cette préférence, il y a tout un rapport aux lieux qui change du tout au tout une fois l’été passé.
Une lumière qu’on ne trouve qu’à cette saison
En automne, le soleil reste bas plus longtemps dans la journée. Cette inclinaison particulière donne aux pierres, aux façades, aux forêts une teinte dorée qui n’existe ni en plein été, quand la lumière tombe à la verticale et écrase les contrastes, ni en hiver, où elle se fait souvent grise et courte. Je me souviens d’une randonnée dans le Vercors, début octobre, où la forêt de hêtres avait pris une couleur cuivrée si dense qu’elle semblait éclairer le sentier de l’intérieur. Cette lumière-là, je ne l’ai jamais retrouvée à un autre moment de l’année, et c’est en grande partie pour elle que je continue de calquer mes départs sur le rythme des saisons plutôt que sur celui des vacances scolaires.
Des villes rendues à leurs habitants
Ce qui me frappe chaque année, en arrivant quelque part fin septembre ou en octobre, c’est le changement d’ambiance dans les lieux que je connaissais surtout bondés. À Annecy, la promenade du lac que je n’avais connue qu’encombrée de monde en juillet devient un endroit où l’on croise surtout des habitants qui promènent leur chien ou courent le long de l’eau. Les terrasses se libèrent, les serveurs ont le temps de raconter une anecdote sur le quartier, les commerçants ne sont plus dans cette urgence propre à la haute saison. On ne visite plus un lieu transformé en décor pour touristes, on visite un lieu qui continue de vivre sa vie ordinaire, avec ses habitudes, son rythme, ses petites histoires locales qu’on n’a pas le temps de saisir quand tout va trop vite autour de soi.
Ce que l’automne change dans les activités
Voyager en automne ne veut pas dire renoncer aux activités de plein air, ça veut dire les vivre différemment. Les randonnées se font sans la chaleur écrasante qui oblige à partir à l’aube pour éviter le soleil de midi. On peut marcher toute la journée sans guetter le moindre coin d’ombre. Les marchés se remplissent de courges, de champignons, de premières châtaignes, et les tables des restaurants suivent ce même rythme, avec des plats plus réconfortants qu’en été. J’ai un souvenir très net d’un marché à Chambéry, un samedi d’octobre, où les étals de champignons frais côtoyaient ceux de raisin encore tiède du soleil de la veille. Cette saison de transition offre une palette de saveurs qu’on ne retrouve à aucun autre moment.
Mes repères pour bien voyager en automne
- Je privilégie les régions de moyenne montagne ou les côtes tempérées, où l’automne s’installe en douceur plutôt que brutalement.
- J’emporte toujours une couche chaude et une couche imperméable, même dans le sud, parce que les soirées se rafraîchissent vite dès que le soleil décline.
- Je vérifie les horaires d’ouverture des lieux que je veux visiter, certains réduisant leurs horaires après la mi-septembre.
- Je réserve mes tables un peu à l’avance quand même, non pas pour éviter la foule, mais parce que certains établissements ferment plus tôt hors saison.
L’automne ne rétrécit pas le voyage, il le rend plus lisible. On voit enfin les lieux tels qu’ils sont, sans la surcouche du monde de l’été.
Le silence retrouvé
Il y a une forme de silence propre à l’automne que je ne trouve nulle part ailleurs dans l’année. Pas un silence absolu, mais un silence relatif, celui d’un lieu qui n’a plus à composer avec l’afflux de la haute saison. Sur le sentier du littoral en Bretagne, entre Perros-Guirec et Ploumanac’h, marcher fin septembre veut dire entendre le bruit du vent sur les rochers roses plutôt que les conversations d’un groupe qui vous précède. Ce silence n’a rien de triste, il laisse simplement plus de place au lieu lui-même, à ses bruits propres, à sa respiration.
Les couleurs qui ne trompent pas
Il y a une chose que seule l’automne offre vraiment, cette palette de couleurs qui change presque de semaine en semaine selon la latitude où l’on se trouve. Partir un peu plus au nord, dans les forêts de Bavière par exemple, permet parfois de revivre un pic de couleurs qu’on a déjà manqué plus au sud quelques semaines auparavant. J’ai appris à suivre cette vague dorée presque comme on suivrait une saison de récolte, en ajustant mes destinations d’une année sur l’autre selon l’endroit où les feuilles semblent le plus proches de leur apogée. Ce jeu, presque ludique, ajoute une raison supplémentaire de revenir chaque automne vers de nouvelles régions plutôt que de me contenter des mêmes forêts année après année.
Une saison pour ralentir
Au fond, si l’automne est devenu ma saison de prédilection pour voyager, c’est parce qu’elle impose naturellement un rythme plus lent. Les jours raccourcissent, on n’a plus l’impression de devoir tout caser avant la tombée de la nuit. On accepte plus facilement de rentrer tôt, de lire un moment près d’une fenêtre pendant que la pluie tombe dehors, de laisser une journée sans grand programme parce que le temps ne s’y prête pas. Cette saison m’apprend, voyage après voyage, à voyager pour la qualité du temps passé plutôt que pour la quantité de choses accomplies, et c’est peut-être la meilleure leçon qu’elle m’ait donnée.
Repenser sa garde-robe de voyage
L’automne m’a aussi appris à repenser complètement ma manière de faire mes bagages. Cette saison ne se résume pas à un pull de plus jeté sur l’été, elle demande une vraie logique de superposition, des matières qui respirent sous une veste imperméable, des couleurs qui se marient avec la palette naturelle de la saison plutôt qu’avec celle, plus vive, de l’été. J’ai appris à apprécier les tons camel, les verts profonds, les matières comme la laine fine ou le velours côtelé léger, qui traversent aussi bien une journée de marche qu’un dîner improvisé le soir venu. Ce n’est pas qu’une question esthétique, c’est une manière de rester à l’aise sur toute une journée, du frais du matin à la douceur inattendue de l’après-midi.
Une saison qui se prête à l’écriture
Il y a enfin quelque chose dans l’automne qui appelle naturellement l’écriture. La lumière plus rasante, les journées qui se referment plus tôt, l’odeur particulière des feuilles mouillées au sol, tout cela donne envie de s’arrêter pour noter, plus que ne le fait la frénésie de l’été. Mes carnets remplis en automne sont toujours les plus denses, ceux où je décris le plus de détails, où je prends le temps de noter une conversation entière plutôt qu’un simple mot-clé pour m’en souvenir plus tard. Cette saison, en ralentissant le monde autour de moi, ralentit aussi ma propre manière de le regarder et de le raconter.


