Conseils pratiques

Voyager seule : ce que la route m’a appris

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La première fois que j’ai voyagé seule, j’ai passé la première soirée dans ma chambre d’hôtel, à Séville, trop intimidée pour sortir dîner sans personne à qui parler. J’avais acheté des chips au distributeur du couloir et je regardais par la fenêtre les gens attablés en terrasse, en me demandant ce qui pouvait bien me retenir. Ce n’était pas la peur d’un danger précis. C’était quelque chose de plus flou, l’idée qu’on ne dîne pas seule au restaurant, qu’on ne se promène pas seule le soir, que voyager sans personne à ses côtés est une anomalie qu’il faut cacher. J’ai mis un moment à comprendre que cette gêne ne venait pas de la situation elle-même, mais du regard que je pensais que les autres allaient poser sur moi.

Le premier dîner seule

Le lendemain de cette soirée passée devant la fenêtre, je me suis forcée à sortir. J’ai choisi une petite table dans un bar à tapas du quartier de Triana, près du fleuve, et je me suis assise avec mon carnet, décidée à écrire plutôt qu’à fixer mon téléphone par contenance. Ce carnet a changé beaucoup de choses. Il donnait une occupation à mes mains et à mes yeux, et surtout il me donnait une vraie raison d’être là, seule, à observer. Personne ne m’a regardée de travers. Le serveur m’a même recommandé un plat sans que je demande rien, comme il l’aurait fait pour n’importe quelle autre table. J’ai fini le repas avec la sensation étrange d’avoir franchi quelque chose d’important, alors qu’objectivement, il ne s’était rien passé du tout.

Ce que la solitude change dans le rythme

Voyager seule impose un rythme différent, et c’est sans doute ce que j’apprécie le plus aujourd’hui. Il n’y a plus de négociation sur l’heure de départ le matin, sur la visite qu’on écourte parce que l’autre s’ennuie, sur le musée qu’on saute parce qu’il ne tente personne d’autre. On reste devant un tableau aussi longtemps qu’on le souhaite, on change d’avis à mi-chemin d’une rue sans avoir à se justifier, on décide sur un coup de tête de rester une heure de plus assise sur un banc du jardin de la Gulbenkian, à Lisbonne, simplement parce que la lumière y est belle à cette heure-là. Cette liberté de rythme a une contrepartie, celle de devoir prendre seule toutes les décisions, même les plus petites, du choix du café au moment de rentrer. Au début, ça fatigue. Puis ça devient une évidence tranquille.

Les précautions que je prends, sans en faire une obsession

Voyager seule ne veut pas dire voyager sans précaution, et je crois que c’est un équilibre que chacune trouve à sa manière, sans qu’il y ait une règle universelle.

  • Je partage toujours mon itinéraire général avec une personne proche, sans détailler chaque étape, juste assez pour qu’on sache où me chercher si besoin.
  • Je choisis mes logements en lisant attentivement les avis récents, en particulier ceux qui parlent du quartier le soir.
  • Je repère, en arrivant, le chemin le plus éclairé entre mon logement et le centre, même si je ne l’emprunte pas systématiquement.
  • Je fais confiance à mon instinct plus qu’à mes plans. Si une rue, une personne ou une situation me met mal à l’aise, je change de trottoir ou de plan sans me justifier, même intérieurement.

Les rencontres qu’on ne fait pas à deux

Ce qui m’a le plus étonnée en voyageant seule, c’est à quel point on devient plus abordable. À deux, on forme un cercle fermé que les autres hésitent à interrompre. Seule, on laisse une place vide que quelqu’un vient parfois occuper le temps d’un café ou d’un trajet en train. C’est ainsi que j’ai partagé un repas avec une habitante de Ljubljana qui m’a expliqué où trouver le meilleur point de vue sur la ville, un point que je n’aurais jamais trouvé sans elle. C’est ainsi aussi que j’ai fait la route de Split à Dubrovnik avec une autre voyageuse rencontrée dans un bus, avec qui j’échange encore des nouvelles aujourd’hui. Ces rencontres ne remplacent pas la compagnie choisie d’un ami ou d’un partenaire, elles ouvrent simplement une autre forme de lien, plus brève, souvent plus surprenante.

Voyager seule, ce n’est pas voyager sans personne. C’est laisser de la place à des rencontres qu’on ne provoque pas et qu’on n’aurait pas faites autrement.

Le poids du regard des autres

Je n’ai jamais totalement réussi à me débarrasser de ce petit réflexe qui consiste à observer si quelqu’un remarque que je suis seule à une table. Ce que j’ai appris, en revanche, c’est à ne plus laisser ce réflexe décider à ma place. Il m’arrive encore de sentir un regard s’attarder un instant sur ma table pour une, mais je n’y accorde plus le même poids qu’avant. La plupart du temps, ce regard n’existe même pas, il n’est que dans ma tête, projeté sur des gens bien trop occupés par leur propre repas pour se soucier du mien.

Ce que je dirais à quelqu’un qui hésite

Si vous hésitez à partir seule pour la première fois, je ne vous dirai pas que tout se passera parfaitement, parce que ce ne serait pas honnête. Il y aura des moments de solitude plus lourds que d’autres, des soirées où la fatigue se mêle à une pointe de mélancolie, en particulier les premiers jours. Mais je crois que ces moments-là valent la peine d’être traversés, parce qu’ils débouchent presque toujours sur autre chose : une confiance qu’on ne soupçonnait pas, une capacité à s’occuper de soi qu’on redécouvre loin de son quotidien. Le premier dîner seule à Triana n’était que le début d’une longue série de premières fois, chacune un peu moins intimidante que la précédente.

Les soirs où le doute revient

Je ne veux pas laisser croire que ce doute a fini par disparaître totalement, parce que ce ne serait pas honnête. Il m’arrive encore, certains soirs, dans une chambre inconnue, de ressentir un creux, une forme de fatigue qui n’a rien à voir avec la marche de la journée. C’est arrivé à Porto, un dimanche soir pluvieux où toutes les terrasses semblaient fermées et où je n’avais personne à qui raconter ma journée. Ce que j’ai appris, avec le temps, c’est à ne plus fuir ce moment en le noyant dans le téléphone ou la télévision de la chambre. Je le laisse simplement passer, parfois en écrivant, parfois en marchant un peu malgré la pluie, et il finit toujours par se dissiper, remplacé le lendemain par une énergie neuve.

Une confiance qui déborde du voyage

Ce que la route m’a appris ne reste pas confiné aux semaines de voyage. Cette capacité à décider seule, à me débrouiller dans une langue que je ne maîtrise pas, à demander mon chemin sans gêne à un inconnu, s’est peu à peu infiltrée dans mon quotidien. J’ose davantage prendre la parole dans des réunions, davantage aller vers des personnes que je ne connais pas lors d’un événement, davantage assumer une décision qui ne fait pas l’unanimité autour de moi. Voyager seule, au fond, n’a jamais été seulement une question de destinations. C’est devenu une manière d’apprendre à me faire confiance, une leçon que je continue de recevoir à chaque nouveau départ.

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