Sur la route

La route des vins en Bourgogne, de Dijon à Santenay au fil des clos

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En Bourgogne, la route des vins tient presque entière dans une seule ligne droite, et c’est justement ce qui la rend étrange à parcourir en voiture. Depuis Dijon jusqu’à Santenay, la départementale 974 longe la Côte, ce coteau étroit où se concentrent des noms qu’on croise habituellement sur des étiquettes hors de prix. J’ai pris cette route sur deux jours, sans réservation fixe, en m’arrêtant chaque fois qu’un panneau de village me donnait envie de couper le moteur.

Dijon, point de départ et derniers pavés urbains

Avant de quitter Dijon, je me suis arrêtée aux halles couvertes construites par les mêmes ateliers que ceux de Baltard à Paris, pour acheter de la moutarde directement chez un petit producteur qui la préparait encore au vin blanc et non au vinaigre industriel. La différence de goût m’a surprise, plus ronde, moins agressive, avec une pointe d’acidité qui rappelait davantage le vin blanc utilisé dans la recette que le vinaigre habituel des versions industrielles trouvées ailleurs. J’ai aussi marché jusqu’au Palais des ducs de Bourgogne, moins pour la visite que pour prendre la mesure de la ville avant de la quitter pour des routes bien plus étroites.

La Côte de Nuits, Gevrey-Chambertin et Vosne-Romanée

La sortie de Dijon vers le sud marque l’entrée dans la Côte de Nuits. À Gevrey-Chambertin, je me suis garée près de l’église et j’ai marché dans les rangs de vignes qui montent doucement derrière le village, cherchant sans grand succès à repérer où commence exactement le clos qui donne son nom au vin le plus connu du secteur. Un vigneron croisé sur un chemin m’a expliqué, avec une patience amusée, la logique des climats, ces parcelles minuscules qui portent chacune un nom et une réputation propre, parfois séparées par une simple murette de pierre sèche datant de plusieurs siècles, entretenue génération après génération sans que personne ne songe à la faire disparaître malgré la gêne qu’elle représente pour le passage des engins agricoles modernes. À Vosne-Romanée, le silence du village un mardi après-midi contrastait avec la notoriété mondiale de ses vins, et j’ai trouvé ça presque comique.

Beaune, pause au milieu de la route

J’ai passé la nuit à Beaune, ville qui sert de charnière naturelle entre la Côte de Nuits et la Côte de Beaune. Les Hospices, avec leurs toits en tuiles vernissées à motifs géométriques, m’ont arrêtée net en sortant du parking, même si je les avais déjà vus en photo des dizaines de fois. Le soir, dans un bar à vins de la rue Monge, j’ai goûté un verre de Savigny-lès-Beaune que je n’aurais jamais choisi seule, conseillé par le sommelier qui a insisté pour que je le boive un peu frais, presque à température de cave, plutôt qu’à température ambiante comme je le fais d’habitude.

La Côte de Beaune, Pommard, Meursault et Santenay

Le lendemain, la route est descendue vers Pommard, puis Meursault, où j’ai fait une pause plus longue que prévu. Le village est plus discret que ses voisins, presque austère, mais les caves qui bordent les petites rues laissent échapper une odeur de fermentation et de pierre humide qui donne envie de s’arrêter à chaque porte. J’ai fini la route à Santenay, dernier village de l’appellation avant que la Côte ne s’efface dans une géographie plus plate. Il y avait là un casino discret et thermal, vestige d’une autre époque, qui contrastait avec le calme viticole du reste du parcours.

Une matinée dans les vignes avec un vigneron de Volnay

Entre Pommard et Meursault, j’ai fait halte à Volnay, un village encore plus discret que ses voisins, connu pour produire des vins rouges d’une élégance particulière malgré son emplacement sur la Côte de Beaune habituellement associée aux blancs. Un vigneron dont j’avais croisé la camionnette garée au bord d’une parcelle m’a proposé de l’accompagner une heure durant son travail, à condition que je ne touche à rien sans qu’il me le demande. J’ai marché entre les rangs, écoutant ses explications sur l’exposition des pentes, la nature calcaire du sol, la façon dont un simple changement de parcelle voisine pouvait transformer entièrement le caractère d’un vin issu pourtant du même cépage. Cette matinée, improvisée sans rendez-vous préalable, m’a appris davantage sur la Bourgogne viticole que n’importe quelle dégustation payante organisée pour les visiteurs de passage.

Les petites routes entre les villages, loin de la nationale

Plutôt que de suivre systématiquement la route principale, j’ai pris l’habitude de bifurquer sur les petites routes communales qui relient directement les villages entre eux, à travers les vignes plutôt qu’en périphérie. Ces routes étroites, souvent sans marquage au sol, traversent parfois littéralement les parcelles, si bien qu’on roule à quelques mètres seulement des pieds de vigne, assez près pour distinguer les grappes selon la saison. C’est sur l’une de ces routes, entre Volnay et Monthelie, que je me suis arrêtée le plus longtemps, simplement parce que la vue depuis un léger surplomb embrassait toute la Côte jusqu’à Beaune, avec le clocher de la basilique qui dépassait à peine de la brume matinale.

Ce que cette route apprend sur la lenteur

Faire la route des vins en voiture n’a de sens que si on accepte de rouler lentement, presque au pas, et de s’arrêter souvent sans raison précise. Les distances entre les villages sont courtes, parfois moins de deux kilomètres, mais chaque virage change de nom, de climat, de réputation. J’ai croisé des vignerons en plein travail dans les rangs, taille tardive ou premiers relevages selon la saison, et cette présence humaine constante dans le paysage donne à la route un rythme différent de celui d’un simple trajet automobile. On ne traverse pas la Bourgogne viticole, on la longe avec respect.

Le vigneron croisé à Gevrey-Chambertin m’a dit, en montrant du menton la murette qui séparait deux parcelles : « Ici, un mètre peut changer le prix d’une bouteille par dix. » Je n’ai jamais aussi bien compris la notion de terroir qu’à cet instant précis, debout dans la poussière du chemin.

Je suis repartie de Santenay par les petites routes plutôt que par la nationale, en refaisant une partie du trajet à l’envers, simplement pour voir les mêmes villages sous une lumière différente, celle de la fin d’après-midi qui dore les pierres et allonge les rangs de vigne à l’infini. Cette route, je la referai sans doute chaque automne, à des vitesses différentes selon l’humeur du moment.

Ce qu’il reste après le retour

De retour chez moi, j’ai remarqué que ce voyage avait changé ma manière de choisir une bouteille au supermarché du coin, moi qui n’y prêtais auparavant qu’une attention distraite. Je cherche désormais un nom de village plutôt qu’une simple appellation générique, en essayant de me souvenir si j’ai marché dans ses vignes ou croisé son clocher depuis la route. Ce genre de mémoire concrète, ancrée dans un paysage précis plutôt que dans une simple étiquette, me semble être le vrai bénéfice de ce type de voyage lent. On ne rentre pas seulement avec des photos, on rentre avec une géographie du goût qui continue d’agir longtemps après le retour, à chaque repas où l’on ressort une bouteille et où l’on se souvient, malgré soi, du chemin précis qui menait jusqu’à elle.

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