Carnets de voyage

Un matin à Venise, avant que la ville ne se réveille

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Il était cinq heures et quart quand j’ai refermé la porte de l’appartement sans faire de bruit, et Venise, pour une heure encore, n’appartenait qu’aux pigeons et aux livreurs de légumes. Je logeais à Cannaregio, dans une chambre louée à une dame qui empilait ses géraniums sur le rebord de la fenêtre comme d’autres empilent des livres, et j’avais promis à mon carnet, la veille au soir, de me lever avant tout le monde. Pas par discipline. Par curiosité de voir ce que devient une ville quand personne ne la regarde.

Le silence avant les vaporetti

La Fondamenta della Misericordia était vide, à l’exception d’un chat roux installé sur une caisse en plastique retournée, qui m’a regardée passer sans se lever. Pas un vaporetto en vue, pas un bruit de roulette de valise sur les pavés, ce bruit si caractéristique de Venise en journée que je l’entends encore parfois dans mon sommeil. Seulement le clapot de l’eau contre les fondations, et de temps en temps le raclement d’une grille métallique qu’on remonte pour ouvrir boutique.

J’ai marché sans itinéraire précis, en suivant les canaux plutôt que les panneaux, ce qui à Venise revient presque toujours à se perdre un peu. Et c’est exactement ce que je voulais. Le jour, la ville m’épuise parfois : les groupes compacts derrière un petit drapeau, les files devant les points de vente de masques vénitiens en plastique, la sensation d’être un grain de sable dans un sablier qui ne s’arrête jamais de couler vers la Piazza San Marco. À cinq heures et demie du matin, ce sablier était à l’arrêt.

Le marché qui ouvre à l’aube

En arrivant du côté du Rialto, je suis tombée sur les premières barques de livraison qui accostaient au marché aux poissons, celles qu’on ne voit presque jamais parce qu’à l’heure où les touristes passent, tout est déjà installé, rangé, prêt à être photographié. Les hommes qui déchargeaient les caisses parlaient fort, en dialecte vénitien, avec cette économie de gestes qu’ont les gens qui font le même travail depuis vingt ans. Une caisse de sardines argentées, encore mouillées, glissait de main en main jusqu’à l’étal. Personne ne m’a prêté attention. Je n’étais ni une cliente ni une menace, juste une silhouette de plus dans la brume légère qui montait du Grand Canal.

Je me suis assise sur les marches d’un pont, pas très loin, pour regarder ce ballet sans en faire partie. J’ai pensé à toutes les fois où j’avais vu Venise en photo, toujours la même image, toujours ce même angle du Rialto au coucher du soleil, et je me suis dit que cette scène-là, la vraie ville qui se nourrit et qui travaille avant que les premiers bateaux de croisière ne déversent leurs passagers, ne figurerait jamais sur une carte postale. Elle n’en avait pas besoin. Elle continuerait d’exister, identique, que je sois là pour la regarder ou non.

Un café, debout, en silence

Vers six heures et demie, j’ai poussé la porte d’un bar minuscule qui n’affichait aucun nom en façade, seulement une enseigne Cinzano défraîchie. Le patron préparait déjà des tramezzini pour la journée, empilés sous un torchon humide. J’ai commandé un café, il me l’a servi sans un mot, et je l’ai bu debout au comptoir en zinc, entre un ouvrier du bâtiment en combinaison bleue et une femme âgée qui commentait la météo avec le patron comme si elle faisait ça depuis quarante ans. Ce qui, probablement, était le cas.

Personne ne parlait anglais. Personne n’avait de plan de la ville déplié sur le comptoir. C’était un café de quartier, dans une ville que le monde entier considère comme un décor, et pendant dix minutes j’ai eu la sensation rare d’être simplement une habitante de plus qui commence sa journée. Le café était fort, un peu brûlé, servi dans une tasse ébréchée. Je n’ai jamais aussi bien compris pourquoi les Italiens le boivent en deux gorgées.

Ce que Venise m’a appris sur l’attente

En repartant, j’ai croisé les premiers groupes qui sortaient de leurs hôtels, valises à roulettes déjà de sortie, appareils photo au cou. Il n’était pas encore huit heures. La ville commençait sa transformation, campo après campo, comme une actrice qui enfile son costume avant d’entrer en scène. Ce n’est pas que je méprise ces visiteurs, j’en étais une aussi, avec mon carnet et mes questions. Mais j’ai compris ce matin-là quelque chose que je pressentais depuis longtemps sans l’avoir vraiment vécu : les villes les plus photographiées du monde ont toutes, quelque part entre quatre et sept heures du matin, une version d’elles-mêmes qu’elles ne montrent qu’aux gens disposés à perdre du sommeil pour elle.

Ce n’est pas une astuce de voyage, ce n’est pas un conseil pratique que je donnerais à tout le monde. C’est plutôt une question de rapport au temps. Je crois qu’on visite mal une ville quand on essaie de la faire entrer dans le temps qu’on lui a alloué. Venise ne se laisse pas faire de toute façon : elle est trop lente, trop labyrinthique, trop indifférente aux horaires de visite. Ce matin-là, en marchant sans but précis entre deux canaux, j’ai eu l’impression, pour la première fois du séjour, de suivre le rythme de la ville plutôt que d’essayer de la rattraper.

Je suis revenue à l’appartement vers huit heures, les pieds trempés par la rosée sur les pavés, avec la certitude étrange d’avoir vu quelque chose que très peu de gens prennent la peine de voir. Pas un monument. Juste une ville en train de se réveiller, une caisse de sardines à la fois.

Le pont de l’Accademia sans personne pour le photographier

Avant de rentrer tout à fait, j’ai fait un détour par le pont de l’Accademia, ce pont en bois qui offre normalement une vue disputée par une dizaine de photographes amateurs alignés côte à côte, appareil levé vers le Grand Canal. Ce matin-là, il n’y avait personne. Juste un homme en costume de travail qui traversait à vélo, en équilibre précaire sur les lattes de bois, avec un sac de pain calé sous le bras. Je me suis arrêtée au sommet de l’arche, seule, pour regarder la lumière se lever sur la Salute, dont le dôme prenait une teinte presque rose que je n’avais jamais vue sur aucune des innombrables photos de ce même point de vue.

C’est là, je crois, que j’ai vraiment mesuré la différence entre voir un lieu et le traverser au bon moment. J’avais déjà vu cette vue cent fois, dans des guides, sur des affiches, dans les carrousels de photos d’amis revenus de voyage. Mais je ne l’avais jamais vue vide, sans une seule silhouette dans le cadre, avec pour seul bruit le clapot régulier de l’eau contre les pilotis. Ce n’était plus tout à fait la même image, alors même que rien, architecturalement, n’avait changé depuis la veille.

Y retourner, autrement

Depuis, quand je prépare un voyage dans une ville que je sais fréquentée, je me pose systématiquement une question idiote en apparence : à quoi ressemble-t-elle avant que tout le monde arrive ? Ce n’est pas toujours possible d’y répondre, certaines villes n’ont pas ce moment de bascule, ou il tombe à une heure trop absurde pour qu’on ait envie de s’y confronter. Mais Venise l’a, nettement, et je pense que c’est une des raisons pour lesquelles j’y suis retournée deux fois depuis. Pas pour revoir les mêmes ponts. Pour retrouver ce même silence, cette même barque de sardines, ce même café bu debout entre deux inconnus qui, eux, n’étaient pas en vacances.

Je n’ai pas de grande leçon à tirer de ce matin-là, si ce n’est celle-ci : les endroits qu’on croit connaître par cœur, à force de les avoir vus en photo, ont presque toujours une heure secrète. Il suffit parfois de perdre une nuit de sommeil pour la trouver.

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