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La première fois que j’ai pris la route entre Corte et le col de Vergio, j’ai dû m’arrêter au bout de vingt minutes, non pas de fatigue, mais parce que mes mains serraient le volant d’une façon qui n’avait plus rien de raisonnable. En Corse, on ne roule pas, on négocie chaque virage avec la montagne, et la montagne ne cède jamais la première.
Corte, le point de départ que je recommande
Beaucoup commencent leur road trip corse par la côte, Ajaccio ou Bastia, et filent vers les plages. J’ai fait l’inverse : j’ai posé la voiture à Corte, la ville universitaire nichée entre les massifs, citadelle perchée sur son rocher, et j’ai remonté vers l’intérieur des terres avant de redescendre vers la mer. Cette ville a un caractère que je n’attendais pas, plus rêche que les stations balnéaires, avec des ruelles pentues et des étudiants qui semblent tous se connaître.
De là, la route vers les gorges de la Restonica grimpe très vite, longeant une rivière d’un vert presque transparent où des randonneurs se baignent malgré une eau glaciale même en plein été. La route se rétrécit au fil des kilomètres jusqu’à devenir une piste à peine carrossable près du parking terminal, à Bergeries de Grotelle.
Le col de Vergio et la traversée du centre
Le col de Vergio, à plus de 1 400 mètres, est le plus haut col routier de l’île, et la route qui y mène traverse la forêt d’Aïtone, un massif de pins laricio parmi les plus vieux d’Europe, certains dépassant les quarante mètres de hauteur. J’ai roulé lentement, fenêtres ouvertes, avec cette odeur de résine chaude qui rentre dans la voiture sans qu’on l’ait invitée.
De l’autre côté du col, la descente vers Porto se fait par les gorges de Spelunca, une route en lacets serrés creusée à flanc de falaise rouge. C’est spectaculaire et un peu effrayant à la fois : les murets sont bas, les croisements avec les camping-cars fréquents, et il faut parfois reculer sur plusieurs mètres pour laisser passer un véhicule venant en sens inverse.
La route des Calanques de Piana
Entre Porto et Piana, la route longe des falaises de granite rose sculptées par l’érosion en formes presque animales. Je m’y suis arrêtée au coucher du soleil, comme beaucoup d’autres voitures visiblement averties du même horaire, et la roche a pris une teinte presque orange qui ne dure que quelques minutes avant de virer au gris.
Un routier corse, croisé sur une aire à Évisa, m’a dit en riant qu’il connaissait chaque virage de cette route « comme les rides de sa propre main », et qu’il continuait pourtant à ralentir devant les Calanques, chaque fois, depuis vingt ans.
Le Cap Corse, une autre Corse
J’ai ensuite remonté vers le nord, jusqu’au Cap Corse, cette péninsule étroite qui prolonge l’île comme un doigt pointé vers l’Italie. La route qui en fait le tour, environ soixante-dix kilomètres au total, alterne villages de pêcheurs, tours génoises en ruine et virages au-dessus de la mer sans grand-chose entre le bitume et le vide. Le village de Centuri, avec son petit port et ses langoustes, m’a semblé appartenir à une autre époque, presque figé.
Sur la côte est du cap, plus abritée, les criques sont plus rares mais plus tranquilles. J’ai fini une journée entière à Macinaggio sans croiser plus d’une poignée de touristes, alors que la côte ouest, à la même période, était nettement plus fréquentée.
Vers le sud, une autre lumière
Après le Cap Corse, j’ai redescendu la côte est jusqu’à Bonifacio, tout au sud de l’île, où la route change encore de caractère : plus large, plus rapide, bordée de maquis odorant plutôt que de montagnes abruptes. Bonifacio elle-même, perchée sur ses falaises de calcaire blanc face à la Sardaigne visible par temps clair, mérite qu’on gare la voiture pour de bon pendant un jour ou deux, tant la vieille ville se découvre à pied, par des escaliers taillés à même la roche.
La route entre Porto-Vecchio et Bonifacio, moins spectaculaire que celle des Calanques, traverse en revanche des étendues de maquis qui, en fin de journée, dégagent une odeur puissante de myrte et de ciste, portée par la fenêtre ouverte. C’est un des détails que je n’attendais pas d’un road trip en voiture : la Corse s’expérimente aussi par l’odorat, presque autant que par la vue.
Les routes de l’intérieur, oubliées des cartes postales
La majorité des visiteurs se concentre sur le littoral, ce qui laisse les routes de l’intérieur des terres remarquablement vides. Entre Zicavo et le col de Verde, j’ai roulé pendant près d’une heure sans croiser une seule autre voiture, seulement des cochons noirs semi-sauvages traversant la chaussée sans se presser, comme s’ils savaient que la route leur appartenait davantage qu’à moi. Ces villages de montagne, Zicavo, Cozzano, Quasquara, vivent à un rythme complètement différent de la côte en été, avec des places quasiment désertes en pleine après-midi et une fontaine centrale comme seul point de rencontre.
J’ai fini par comprendre que la Corse littorale et la Corse de l’intérieur formaient presque deux voyages distincts, séparés par une trentaine de kilomètres à vol d’oiseau mais par un monde d’ambiance. La seconde m’a marquée davantage, précisément parce qu’elle demandait plus d’efforts pour s’y rendre.
Rouler en Corse, une question de rythme
Ce qui frappe le plus en Corse, ce n’est pas la beauté des routes, largement documentée, mais leur lenteur imposée. Il est presque impossible de dépasser les soixante kilomètres-heure sur la plupart des routes de montagne, et les distances sur la carte mentent systématiquement : trente kilomètres peuvent prendre une heure et demie sans qu’aucun embouteillage ne l’explique, seulement les virages.
Il faut aussi composer avec l’état de la chaussée elle-même, souvent étroite, parfois sans glissière de sécurité au bord d’un ravin, avec un revêtement qui garde encore les traces d’un hiver rigoureux jusque tard dans la saison. J’ai croisé plus d’un camping-car arrêté au milieu d’un virage, ses occupants visiblement dépassés par une route qu’ils n’avaient pas anticipée aussi exigeante, et j’ai fini par comprendre pourquoi les loueurs de voitures sur l’île recommandent presque tous, sans exception, une petite citadine plutôt qu’un véhicule imposant.
J’ai fini par arrêter de consulter le GPS pour le temps de trajet estimé, et par accepter que la route elle-même était le programme de la journée, pas un obstacle entre deux étapes. C’est une leçon que je remporte à chaque road trip un peu accidenté : la route n’est pas toujours un moyen d’aller quelque part, parfois elle est la destination elle-même, et la Corse le rappelle à chaque virage, sans exception.
En repensant à ce voyage, je me dis que la meilleure décision a peut-être été la plus simple : ne pas essayer de faire le tour complet de l’île en une seule fois. J’ai laissé de côté tout le sud-ouest, autour de Sartène et Propriano, pour un futur séjour. Vouloir tout voir, sur des routes pareilles, revient à se priver du plaisir réel de s’arrêter sans raison précise, simplement parce qu’un virage s’ouvre soudain sur la mer et qu’il n’y a, ce jour-là, aucune urgence à continuer.
Je garde de ce road trip une fatigue physique particulière, différente de celle d’un voyage classique, faite de mâchoires serrées et d’épaules tendues plus que de kilomètres parcourus. Mais cette fatigue-là, je l’associe désormais à un souvenir précis et heureux, celui d’une île qui refuse obstinément de se laisser traverser vite, et qui, pour cette raison même, reste gravée plus profondément que bien d’autres destinations parcourues sans effort.


