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Je suis partie de Bidart un matin de septembre, la portière du van encore humide de rosée, sans vraiment savoir combien de jours j’allais rester sur cette côte. C’est la règle que je m’étais fixée pour ce voyage : ne pas réserver de camping à l’avance, ne pas fixer de date de retour. Juste rouler, doucement, entre les criques et les marchés, avec la carte routière pliée dans la boîte à gants comme un objet presque décoratif.
Bidart et Guéthary, le bruit des vagues qui rythme tout
Le premier arrêt s’est imposé de lui-même. À Guéthary, je me suis garée près du spot de Parlementia, ce reef break qui attire les surfeurs dès les premières houles d’automne. Je ne surfe pas, mais je peux rester des heures assise sur le muret du petit cimetière marin, celui qui domine la mer avec ses tombes basques rondes gravées de croix, à regarder les silhouettes noires attendre la vague. C’est un endroit qui ne cherche pas à plaire, et c’est peut-être pour ça qu’il me touche autant. Le village lui-même tient en trois rues, une église, un fronton où des gamins tapaient la pelote un dimanche après-midi pendant que je buvais un café en terrasse.
Saint-Jean-de-Luz, le marché et le port
Je suis arrivée à Saint-Jean-de-Luz un mardi matin, jour de marché couvert. Les halles sentaient le piment d’Espelette et le fromage de brebis, et j’ai fini par acheter bien plus que ce dont j’avais besoin pour la semaine : une tomme, du jambon de Bayonne coupé fin, des gâteaux basques à la cerise noire. Le van n’a pas de réfrigérateur digne de ce nom, alors j’ai appris à acheter peu mais souvent, à composer mes repas au jour le jour selon ce que je trouvais. Le soir, je suis descendue jusqu’au port pour voir rentrer les bateaux de pêche, ceux qui ramènent encore du thon et de l’anchois, et j’ai mangé des txipirons dans une gargote sans prétention derrière la Maison de l’Infante.
Remonter dans les terres, Ainhoa et Espelette
Après deux jours sur le littoral, j’ai eu envie de voir autre chose que la mer, alors j’ai pris la route qui grimpe vers Ainhoa. C’est un village classé parmi les plus beaux de France, avec ses maisons labourdines aux volets rouge sang de bœuf et vert sombre, alignées le long d’une rue unique. J’ai garé le van sur le petit parking près du fronton et j’ai marché jusqu’à l’église Notre-Dame-de-l’Assomption, celle qui a un clocher-porche massif et un cimetière planté au milieu de la nef, tradition basque étrange et belle. Un peu plus loin, à Espelette, les façades étaient déjà couvertes de piments rouges suspendus à sécher, même si la vraie récolte n’arriverait qu’en octobre. J’ai dormi cette nuit-là sur une aire au bord de la Nivelle, réveillée à l’aube par le bruit de l’eau plus que par mon réveil.
Hendaye et la frontière comme fin de route
La dernière étape a été Hendaye, où la côte basque française vient buter contre l’Espagne. J’ai garé le van près de la plage, la plus longue de la côte, et j’ai marché jusqu’au bout, jusqu’à la Bidassoa qui sépare les deux pays, avec Fontarrabie qui scintille de l’autre côté le soir. Je n’ai pas traversé. J’ai préféré m’asseoir sur le sable avec un thermos de café et regarder la frontière comme on regarde une ligne imaginaire, sachant que je pourrais la franchir un autre jour, dans un autre voyage. Il y a quelque chose de satisfaisant à finir une route pile là où deux mondes se touchent.
La Rhune, une montée loin du sel et des vagues
Au milieu du séjour, j’ai laissé le van sur le parking d’Ascain pour prendre le petit train à crémaillère qui grimpe vers le sommet de la Rhune. Ce n’était pas prévu au départ, mais un couple de retraités croisés sur une aire de repos m’en avait parlé avec tant d’insistance que j’ai fini par changer mes plans. La montée se fait à petite vitesse, dans de vieilles voitures en bois qui datent des années trente, au milieu des pottoks, ces petits chevaux basques semi-sauvages qui broutent librement sur les pentes. Depuis le sommet, par temps clair, on voit à la fois l’océan et les premiers contreforts des Pyrénées, une vue qui m’a rappelé à quel point cette région tient en équilibre entre deux mondes, la montagne et la côte, souvent à moins d’une heure de route l’un de l’autre. Je suis redescendue à pied par un sentier de bergers, croisant des brebis manech aux oreilles pendantes, avant de retrouver le van et de reprendre la route vers la mer, avec l’impression d’avoir vu la côte basque depuis un angle qu’on oublie facilement quand on reste collée au littoral.
La question pratique de l’eau et des aires
Voyager en van sur cette côte demande aussi une attention constante à des détails qu’on ne remarque pas en voiture classique. Les places de camping-car municipales, comme celle de Socoa juste en face de Saint-Jean-de-Luz, se remplissent vite en pleine saison, et j’ai appris à arriver tôt en fin d’après-midi plutôt qu’au dernier moment. Le ravitaillement en eau claire s’est fait tantôt dans des aires dédiées, tantôt directement auprès de campings qui acceptaient de dépanner les vans de passage contre quelques euros. J’ai aussi pris l’habitude d’utiliser les douches des clubs de surf, souvent ouvertes au public pour un prix modeste, plutôt que de vider ma réserve d’eau chaude embarquée. Ce genre de logistique, qui peut sembler contraignant vu de l’extérieur, finit par devenir presque un jeu, une manière supplémentaire de rester attentive au territoire traversé plutôt que de le survoler.
Ce que le van change dans la façon de voyager
Voyager en van sur une côte comme celle-ci, ce n’est pas seulement une question de logistique ou d’économie. C’est une manière de laisser la géographie décider à ma place. Quand on n’a pas d’hôtel à rejoindre avant une heure précise, on peut rester une demi-heure de plus à regarder une vague se former, on peut faire demi-tour parce qu’un chemin de traverse semblait plus intéressant. Le van oblige aussi à une forme de sobriété : peu de rangement, peu d’affaires, une gestion serrée de l’eau et de l’électricité. J’ai remarqué que cette contrainte matérielle finit par simplifier aussi la tête. On pense moins à ce qu’on possède, davantage à ce qu’on voit.
Une dame qui tenait un stand d’anchois marinés aux halles de Saint-Jean-de-Luz m’a dit un jour : « Ici, on ne visite pas la côte basque, on l’habite un peu, même de passage. » Je crois que c’est exactement ce que j’ai essayé de faire pendant ces huit jours.
Ce que je retiens surtout de cette route entre Bidart et Hendaye, c’est la variété resserrée dans un espace finalement assez court, à peine plus de trente kilomètres à vol d’oiseau. Des villages de surfeurs aux villages de bergers, du fronton de pelote aux halles du marché, tout se touche et tout diffère. Je repartirai un jour dans l’autre sens, en commençant par la montagne pour finir par la mer, juste pour voir ce que ça change de renverser l’ordre des choses. En repliant la table du van pour la dernière nuit, garée sur le parking d’Hendaye avec le bruit des vagues encore audible portière fermée, j’ai su que je reviendrais sur cette route, probablement pas de la même façon, peut-être à pied par endroits, ou en repartant de la montagne cette fois pour redescendre vers le sel plutôt que l’inverse.


