Sur la route

Le train d’Oslo à Bergen, sept heures pour traverser la Norvège

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À la gare centrale d’Oslo, un dimanche matin, j’ai cherché ma place dans un train qui n’avait rien d’exceptionnel à l’extérieur, un peu gris, un peu ordinaire. Rien ne laissait deviner que les sept heures suivantes allaient traverser des fjords, des plateaux enneigés en plein été et des forêts si denses qu’elles avalaient parfois la lumière.

Pourquoi le train plutôt que l’avion

Entre Oslo et Bergen, l’avion existe évidemment, rapide et pratique. Mais la ligne ferroviaire Bergensbanen, ouverte au tout début du vingtième siècle, est considérée par beaucoup de Norvégiens eux-mêmes comme l’un des plus beaux trajets du pays, et je comprends pourquoi dès la sortie d’Oslo. La voie grimpe presque tout de suite, quitte les faubourgs de la capitale pour entrer dans une campagne de sapins, puis de lacs, puis progressivement de rien du tout, seulement de la roche et de la neige.

J’avais réservé une place côté fenêtre sans vraiment savoir de quel côté regarder, et un contrôleur m’a conseillé, presque en chuchotant comme s’il livrait un secret professionnel, de privilégier le côté droit après Myrdal.

Le plateau de Hardangervidda

Vers le milieu du trajet, la ligne atteint son point culminant à Finse, plus de 1 200 mètres d’altitude, en plein cœur du plateau de Hardangervidda. C’est l’un des plus hauts plateaux d’Europe, et même en juillet, j’ai vu de la neige encore accumulée en poches sombres le long des rails. Aucune route ne dessert Finse : le village, une poignée de bâtiments, n’est accessible qu’en train ou à pied. Le paysage, à cet instant, n’a plus rien de scandinave au sens carte postale du terme, il devient presque lunaire, minéral, vide.

Une femme assise en face de moi, qui faisait ce trajet pour la première fois elle aussi, a passé près de vingt minutes silencieuse devant la fenêtre avant de dire, comme pour elle-même, qu’elle ne s’attendait pas à ça au milieu de l’été.

La correspondance vers Flåm, une tentation

À Myrdal, une petite gare de montagne, beaucoup de voyageurs descendent pour prendre la ligne de Flåm, une antenne ferroviaire spectaculaire qui plonge vers le fjord en une vingtaine de kilomètres à peine, avec des pentes si fortes qu’elle reste l’une des lignes à voie normale les plus abruptes du monde. J’ai hésité à interrompre mon trajet pour ce détour, avant de choisir de continuer directement vers Bergen, en me promettant d’y revenir un jour dédié entièrement à cette parenthèse.

Le contrôleur, en fin de trajet, m’a dit que les Norvégiens prenaient souvent ce train « pour ne rien faire d’autre que regarder », ce qui m’a semblé la description la plus juste possible de ce que j’avais fait pendant sept heures.

La descente vers les fjords

Après Myrdal, la ligne redescend progressivement vers l’ouest, quitte la neige pour retrouver du vert, puis des bras de mer étroits encaissés entre des parois abruptes. Les villages se rapprochent, les maisons en bois peintes de couleurs vives réapparaissent, et l’air, même à travers la vitre fermée, semble changer, plus humide, plus salé.

Bergen, à l’arrivée, surprend par son climat : il pleuvait, comme la plupart des jours de l’année selon les habitants eux-mêmes, mais cette pluie fine sur les maisons colorées du quartier de Bryggen avait quelque chose d’harmonieux, comme si la ville avait été pensée pour cette météo précise et aucune autre.

Le wagon comme lieu social, malgré le silence

J’avais imaginé un trajet solitaire, casque sur les oreilles, livre sur les genoux. Ça n’a pas vraiment été le cas. Dans le wagon-restaurant, où je suis allée boire un café vers la moitié du trajet, une table commune réunissait des voyageurs qui ne se connaissaient pas la veille : un couple néerlandais qui reliait Oslo à Bergen pour la troisième fois, un jeune Norvégien qui rentrait chez ses parents pour l’été, et moi. La conversation s’est faite par bribes, dans un anglais approximatif de tous les côtés, ponctuée par de longs silences où chacun retournait regarder par la fenêtre, comme si le paysage réclamait, à intervalles réguliers, qu’on lui rende son attention.

Ce genre d’échange, je l’ai rarement retrouvé dans un avion, où l’on reste généralement tourné vers son propre écran, coupé du voisin par principe. Le train, avec sa lenteur assumée, semble au contraire encourager une forme de sociabilité discrète, sans obligation, qui s’arrête aussi facilement qu’elle a commencé.

Les petites gares que le train traverse sans s’arrêter

Certaines gares, en pleine montagne, n’accueillent que quelques trains par jour, et le nôtre ne s’y arrêtait même pas. J’ai vu défiler des noms sur des panneaux, Ustaoset, Geilo, Voss, sans jamais poser le pied sur leur quai, avec cette frustration douce de savoir que chacun de ces points minuscules sur la carte cache probablement un paysage ou une randonnée qui mériterait, un jour, un voyage entier à lui seul. Voss, en particulier, avec son lac et ses montagnes abruptes, m’a semblé mériter un arrêt que je n’avais pas prévu dans mon billet.

C’est l’un des paradoxes de ce genre de traversée : elle donne envie de s’arrêter partout, tout en imposant, par la logique même du trajet direct, de ne s’arrêter nulle part. Je note déjà, pour un prochain voyage, l’idée de fractionner ce même parcours sur plusieurs jours, avec des nuits à Finse et à Voss, plutôt que de l’avaler d’une traite.

Ce que le train change dans le voyage

Ce trajet m’a fait comprendre une différence essentielle entre prendre l’avion et prendre le train sur une aussi longue distance : l’avion efface le pays qu’il traverse, alors que le train le déroule, section par section, sans raccourci. On voit la Norvège changer de visage progressivement, la forêt céder à la roche, la roche céder à la neige, la neige céder au fjord, dans un ordre qui raconte quelque chose de la géographie du pays entier.

Il y a aussi quelque chose d’assez juste dans le prix payé en fatigue et en temps pour ce spectacle continu. Sept heures assise, les jambes qui finissent par s’engourdir malgré les allers-retours vers le wagon-restaurant, ce n’est pas rien. Mais ce prix-là me semble raisonnable au regard de ce qu’il permet de voir, comparé à une heure de vol qui n’offre, au mieux, qu’un hublot flou sur des nuages.

Je suis descendue du train à Bergen un peu courbaturée, les jambes engourdies d’être restée assise si longtemps, mais avec l’impression d’avoir vraiment traversé un pays plutôt que de l’avoir simplement survolé. C’est une sensation que je recherche activement depuis, sur d’autres lignes, dans d’autres pays, sans toujours la retrouver aussi intense qu’à bord de ce train gris qui ne payait pourtant pas de mine au départ d’Oslo.

Depuis ce trajet, j’aborde différemment les longues distances en Europe. J’ai pris l’habitude de vérifier, avant de réserver un vol pour une destination à moins de dix heures de train, si une ligne équivalente existe, non par posture écologique uniquement, mais parce que j’ai compris, concrètement, ce que je perdais à chaque fois que je choisissais la vitesse plutôt que le trajet lui-même. Ce n’est pas toujours possible, ni toujours raisonnable selon le temps disponible, mais la ligne d’Oslo à Bergen reste, pour moi, la preuve la plus nette qu’un trajet peut valoir autant que la destination qui l’encadre.

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