Sur la route

Sur la Wild Atlantic Way, entre falaises et pubs vides

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Je me souviens du bruit de la pluie sur le toit de la voiture, quelque part entre Kinsale et Clonakilty, le premier soir de ce road trip sur la Wild Atlantic Way. Louer une voiture à Cork m’avait semblé une formalité, jusqu’à ce que je me retrouve à négocier une route à une seule voie avec un tracteur, des haies de chaque côté si hautes que je ne voyais ni le ciel ni la mer que j’étais pourtant venue chercher.

Le sud, en douceur avant les falaises

La Wild Atlantic Way officielle commence à Kinsale, tout au sud, et grimpe jusqu’à Malin Head, la pointe la plus septentrionale de l’île. Personne ne la fait en entier d’une traite, ou alors il faut du temps et une patience que je n’avais pas cette année-là. J’ai choisi de m’arrêter dans le comté de Clare, avec un détour par Loop Head avant les falaises plus connues. Loop Head, justement, c’est le genre d’endroit que les guides mentionnent en une ligne alors qu’il mériterait une après-midi entière : un phare blanc, un vent qui décoiffe méthodiquement, et presque personne.

J’y ai croisé un couple de retraités allemands qui refaisaient le trajet pour la troisième fois, m’ont-ils dit, « parce que la lumière change tout le temps ici ». Ce jour-là, elle passait du gris plomb à un jaune presque doré en l’espace d’une heure, sans qu’aucun nuage ne semble bouger.

Les falaises de Moher, et ce qu’il y a juste après

Les falaises de Moher, tout le monde les connaît, tout le monde s’y arrête, et c’est mérité : elles sont vertigineuses d’une manière presque déraisonnable. Mais ce que j’ai préféré, c’est ce qui vient après, quand la route redescend vers le Burren, ce plateau calcaire gris et strié qui ressemble à une lune posée au bord de l’Atlantique. Aucun arbre, presque aucune terre visible, juste de la pierre fissurée où poussent, en creux, des fleurs qu’on ne s’attend pas à voir là.

J’ai garé la voiture sur le bas-côté à un endroit qui n’avait rien d’un parking officiel, et j’ai marché une demi-heure sans croiser personne. C’est rare, sur cette route, de se retrouver seule aussi longtemps.

La péninsule de Dingle, mon détour préféré

Si je devais recommander une seule boucle sur toute la Wild Atlantic Way, ce serait celle-là. Le Slea Head Drive, qui contourne la pointe de la péninsule de Dingle, alterne plages désertes, ruines de pierre sèche datant de plusieurs siècles, et moutons qui traversent sans prévenir. La route est étroite au point qu’à deux endroits j’ai dû reculer pour laisser passer un bus de tournée.

Le soir, dans le village de Dingle lui-même, je suis entrée dans un pub qui ne payait pas de mine, Dick Mack’s, où un homme jouait du bodhrán dans un coin sans que personne ne semble particulièrement l’écouter ni l’ignorer. C’était juste là, comme un bruit de fond nécessaire.

Un pêcheur croisé à Dingle m’a dit qu’il ne comprenait pas pourquoi les gens roulaient si vite sur cette route. « L’Atlantique ne va nulle part », a-t-il ajouté, « vous non plus, alors pourquoi se presser. »

Le Connemara et l’impression d’un bout du monde

Plus au nord, le Connemara change encore le paysage : des tourbières brunes, des lacs sombres, des montagnes basses qui portent le nom de Twelve Bens. J’ai roulé sous une pluie fine pendant presque deux heures sans croiser plus de trois voitures, et j’ai fini par comprendre pourquoi cette région a longtemps été décrite comme l’une des plus isolées d’Irlande. Le silence, une fois la voiture arrêtée, avait une épaisseur particulière.

C’est là aussi que j’ai compris qu’il fallait renoncer à un plan trop précis. La météo irlandaise ne négocie pas, et certains jours, mieux vaut rester une heure de plus dans un café à Clifden plutôt que de forcer une route sous un brouillard qui ne se lève pas.

Sligo et les premières traces du nord

J’ai continué jusqu’au comté de Sligo, où la montagne de Benbulben domine la campagne d’une silhouette plate et abrupte, presque irréelle, comme une table renversée posée au milieu des champs. C’est là qu’est enterré le poète William Butler Yeats, dans le petit cimetière de Drumcliff, sous une pierre où l’épitaphe qu’il avait lui-même choisie tient en une ligne. Je m’y suis arrêtée sans intention particulière, simplement parce que le nom du village revenait dans toutes les conversations que j’avais eues la veille dans un pub de Sligo Town.

La côte, à cet endroit, change encore de nature : moins de falaises spectaculaires, davantage de plages larges et plates où des surfeurs, malgré une eau visiblement glaciale, attendaient une vague sur des planches couvertes de combinaisons épaisses. J’ai garé la voiture à Strandhill un soir de vent fort, et j’ai regardé, depuis la digue, une dizaine de silhouettes noires immobiles dans l’eau grise, patientes d’une manière que je n’aurais pas eu moi-même.

Les petites routes qu’aucun itinéraire ne recommande

Une partie de ce voyage s’est jouée en dehors de la Wild Atlantic Way officielle, sur des routes secondaires qui la coupent ou s’en écartent sans prévenir. Entre Sligo et le comté de Donegal, j’ai suivi une déviation improvisée à cause de travaux, qui m’a fait traverser des hameaux dont je n’ai jamais retenu le nom, avec des maisons isolées, des chiens qui couraient le long des clôtures, et une seule station-service tenue par un homme qui m’a longuement expliqué, sans que je demande rien, l’histoire d’un naufrage survenu au large un siècle plus tôt.

Ce genre de détour non prévu est devenu, avec le recul, l’un des souvenirs les plus nets du voyage, plus net encore que certaines étapes pourtant réputées incontournables. Il n’existe aucun panneau touristique pour ces routes-là, seulement le hasard d’un détournement de circulation et la patience de ne pas s’énerver contre le GPS qui recalculait sans cesse.

Ce que cette route apprend, au fond

La Wild Atlantic Way n’est pas une route qu’on coche. Elle m’a appris à accepter de ne voir qu’une fraction du paysage promis, parce que le brouillard, la pluie ou simplement la fatigue en décidaient autrement. J’ai laissé de côté Achill Island et les falaises de Slieve League, que je gardais pour un prochain voyage, sans regret réel : cette route donne ce sentiment étrange qu’on pourra toujours revenir, qu’elle continuera d’être là, indifférente et intacte.

J’ai aussi appris à revoir mes horaires. Le soleil se couche tard en Irlande l’été, parfois après vingt-deux heures, ce qui donne l’illusion trompeuse qu’il reste toujours du temps pour une étape de plus. Deux fois, je me suis retrouvée à chercher un hébergement après vingt et une heures dans un village où tout semblait fermé, avant de comprendre qu’il valait mieux réserver la veille plutôt que de compter sur cette lumière tardive et généreuse.

Ce que je retiens surtout, ce sont les silences. Ceux des routes secondaires sans autre voiture, ceux des pubs à quinze heures un mardi, ceux des falaises sans personne pour les commenter. En France, on a du mal à laisser un paysage parler seul. Sur la côte ouest irlandaise, c’est presque une évidence : la route est longue, la lumière est changeante, et il n’y a rien à ajouter.

Je referais ce voyage sans hésiter, mais autrement organisé. La prochaine fois, je compte scinder le trajet en deux séjours distincts plutôt qu’un seul road trip continu, un pour le sud et le centre, autour de Kerry et Clare, un autre pour le nord, Donegal et Sligo, avec le temps d’aller vraiment jusqu’à Malin Head cette fois. La Wild Atlantic Way, avec ses 2 500 kilomètres officiels, résiste à toute tentative de la voir en entier sur un seul passage, et j’ai fini par accepter cette idée plutôt que de la combattre.

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