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À Glencoe, la pluie tombait à l’horizontale et je conduisais à trente kilomètres à l’heure, les essuie-glaces incapables de suivre le rythme du ciel. J’avais loué la voiture à Glasgow trois jours plus tôt, avec l’idée de remonter vers le nord jusqu’à Skye sans plan trop serré, et personne ne m’avait vraiment prévenue que la météo écossaise change quatre fois dans la même heure. C’est peut-être ce climat instable, plus que les paysages eux-mêmes, qui donne à ce voyage son caractère si particulier.
Le volant à gauche et l’apprentissage des single track roads
Les premiers jours ont été consacrés à apprivoiser la conduite à gauche, mais surtout les fameuses single track roads, ces routes à une seule voie où l’on croise les autres véhicules grâce à des passing places signalées par un losange blanc. J’ai mis du temps à comprendre le protocole non écrit : ralentir, se ranger, faire un signe de la main au conducteur d’en face. Un fermier m’a doublée un matin sur une route près de Rannoch Moor avec son tracteur chargé de moutons et m’a saluée comme si on se connaissait depuis toujours. C’est cette politesse silencieuse de la route, apprise virage après virage, qui m’a le plus marquée dans les Highlands, davantage encore que les paysages eux-mêmes.
Glencoe, la vallée qui pèse sur les épaules
Glencoe porte une histoire lourde, celle du massacre de 1692, et on la sent dans le paysage même sans connaître les détails. Les montagnes s’élèvent brutalement de chaque côté de la route, noires sous la pluie, et j’ai garé la voiture sur le petit parking près de Three Sisters pour marcher un peu sous mon imperméable trempé jusqu’aux os. Il n’y avait presque personne, juste un couple allemand qui photographiait la brume qui montait entre les sommets. Je suis restée vingt minutes sans bouger, à écouter le vent, avant de reprendre la route vers Fort William.
Le Loch Ness sans chercher le monstre
La route qui longe le Loch Ness m’a un peu déçue au début, tant elle est associée dans l’imaginaire à une attraction touristique. Mais en s’arrêtant loin des points de vue balisés, près d’Urquhart Castle mais du côté opposé, moins fréquenté, j’ai trouvé une crique tranquille où l’eau noire semblait absorber toute la lumière du ciel gris. Je n’ai pas cherché le monstre, j’ai juste mangé un sandwich au fromage assise sur un rocher, avec pour seule compagnie un héron qui pêchait sans se soucier de moi.
Traverser vers Skye par le pont, puis la route côtière
J’ai rejoint l’île de Skye par le pont de Kyle of Lochalsh, sans le ferry romantique qu’on voit dans les films, mais la route qui suit ensuite jusqu’à Portree compense largement. Entre Sligachan et Portree, les Cuillins se dressent d’un côté, sombres et déchiquetés, pendant que la mer apparaît par intervalles de l’autre. Je me suis arrêtée à Old Man of Storr, non pas pour faire la randonnée jusqu’au sommet, faute de temps et à cause d’un vent qui menaçait de m’emporter, mais juste pour observer ce pinacle rocheux depuis le parking, enveloppé de nuages bas qui se déchiraient par moments.
Applecross et la Bealach na Bà, la route la plus vertigineuse
Depuis Skye, plutôt que de reprendre directement la route principale vers le sud, j’ai fait un crochet par la péninsule d’Applecross, accessible par la Bealach na Bà, l’une des routes les plus hautes et les plus sinueuses de Grande-Bretagne. La montée s’est faite en première ou deuxième vitesse sur près de deux kilomètres, avec des virages en épingle si serrés qu’un panneau conseillait explicitement d’éviter cette route en cas de neige ou de mauvais temps, ce qui, en Écosse, ne laisse jamais beaucoup de créneaux favorables. Une fois au sommet, le brouillard s’est levé pendant quelques minutes, révélant les îles de Raasay et de Skye au loin, avant de se refermer aussitôt. La descente vers le village d’Applecross lui-même, en bord de mer, avec son unique pub qui sert des huîtres locales, m’a semblé une récompense méritée après la tension de la montée.
Les moutons, les cerfs et une route qu’on ne possède jamais seul
L’une des choses qui m’a le plus marquée sur ces routes des Highlands, c’est la présence constante des animaux, considérés comme prioritaires de fait sinon de droit. Des moutons traversaient régulièrement sans prévenir, parfois un troupeau entier bloquant la route pendant de longues minutes près de Glen Coe, pendant qu’un berger et son chien tentaient de les rassembler sur le bas-côté. Un soir, près de Glen Affric, un cerf a traversé la route à quelques mètres devant la voiture, s’arrêtant un instant pour me regarder avant de disparaître dans la bruyère. J’ai fini par comprendre que rouler dans les Highlands, ce n’est jamais posséder la route seule, c’est la partager avec un monde animal qui semble avoir gardé la priorité, même sur le bitume.
Ce que cette route m’a appris sur le rythme du voyage
Conduire dans les Highlands oblige à revoir complètement sa notion du temps. Une distance qui semble courte sur la carte peut prendre deux heures à cause des single track roads, des moutons qui traversent sans prévenir, ou simplement de l’envie de s’arrêter pour regarder une cascade surgie de nulle part. J’ai fini par arrêter de calculer des temps de trajet précis et par accepter que chaque étape prendrait le temps qu’elle prendrait. Le van aurait sans doute été plus confortable qu’une petite berline de location, mais la voiture m’a au moins appris à voyager léger, avec ce qui tenait dans le coffre.
Un tenancier de bed and breakfast près de Portree m’a résumé la chose ainsi : « Ici, la météo décide de votre journée, pas votre agenda. » Je n’ai rien trouvé de plus juste pour parler de ce road trip.
Je suis repartie de Skye vers le sud par une route différente, plus intérieure, en traversant Glenfinnan où le viaduc ferroviaire s’étire au-dessus de la vallée. Je me suis arrêtée sur le point de vue classique, celui d’où l’on aperçoit le train à vapeur passer certains jours d’été, mais ce jour-là aucun train n’est passé, juste le silence du viaduc vide sous un ciel qui hésitait entre pluie et éclaircie. Un peu plus loin, le monument dédié aux clans jacobites qui se sont soulevés en 1745 se dresse au bord du Loch Shiel, seul face à l’eau, et j’ai marché jusqu’à lui sans croiser personne, ce qui reste rare dans un lieu aussi photographié habituellement.
J’ai gardé de ce voyage moins des images précises que des sensations physiques : le vent contre la portière, la pluie qui change de direction en quelques minutes, la lumière rasante du soir sur les lochs, l’odeur de laine mouillée dans les rares boutiques où je me suis abritée. C’est un pays qui se conduit autant qu’il se regarde, et je crois que c’est cette conduite elle-même, exigeante et lente, qui a fini par façonner mon souvenir du voyage plus que n’importe quel château ou point de vue traversé en chemin.


