Voyager lentement

Ces quelques mots de la langue locale qui changent un voyage

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Je ne parle pas hongrois, et pourtant, un simple « köszönöm » prononcé de travers dans une épicerie de Szentendre a suffi à faire sourire la femme derrière le comptoir, qui m’a ensuite parlé pendant cinq minutes dans une langue que je ne comprenais pas du tout, avec des gestes pour combler les trous. Je n’ai jamais autant appris sur un lieu qu’à travers ces échanges maladroits, construits sur trois mots appris la veille dans un carnet.

Pourquoi je m’y suis mise, tardivement

Pendant des années, j’ai voyagé avec l’anglais comme unique filet de sécurité, ce qui fonctionne presque partout, techniquement. Mais cette facilité a un revers : elle maintient une distance polie avec les gens qu’on croise, une sorte de transaction fonctionnelle sans vraie porte d’entrée. C’est en observant d’autres voyageurs, plus âgés, qui griffonnaient des mots de vocabulaire dans un carnet avant chaque nouveau pays, que j’ai commencé à faire pareil, un peu par mimétisme au départ.

Je ne parle d’aucune de ces langues couramment, loin de là. Je retiens une dizaine de mots avant d’arriver quelque part : bonjour, merci, s’il vous plaît, l’addition, pardon, et selon les endroits, quelques mots plus spécifiques liés à la nourriture locale.

Le changement de visage, presque immédiat

Ce qui m’a le plus frappée, c’est la rapidité du changement d’attitude. Au Portugal, dire « bom dia » plutôt que « good morning » à un vendeur de marché, même avec un accent manifestement français, transforme une interaction anonyme en quelque chose de plus chaleureux, presque instantanément. Ce n’est jamais spectaculaire, personne ne se met à raconter sa vie parce qu’on a dit merci dans sa langue, mais il y a un basculement subtil dans le ton, une sorte de reconnaissance de l’effort qui adoucit tout le reste de l’échange.

Au Japon, où j’avais appris une dizaine d’expressions avant de partir, dont une formule de politesse un peu formelle en entrant dans un restaurant, un serveur m’a corrigée gentiment sur la prononciation avant de continuer la conversation en anglais, mais quelque chose avait changé dans sa manière de s’adresser à moi, plus détendue, moins strictement protocolaire.

Les mots qui ne se traduisent pas vraiment

Certains mots appris en voyage m’ont marquée parce qu’ils n’ont pas d’équivalent exact en français. En Grèce, « filoxenia », que l’on traduit approximativement par hospitalité, désigne en réalité quelque chose de plus large, presque une obligation morale d’accueillir l’étranger. Une fois ce mot compris, certains comportements que j’observais depuis des jours, cette générosité presque insistante de certains commerçants, ont pris un sens différent, plus culturel que simplement personnel.

Un professeur de langues croisé dans un train en Slovénie m’a dit qu’apprendre dix mots avec l’intention sincère de bien les prononcer valait mieux, socialement, que d’en connaître cent qu’on marmonne sans y croire.

Les ratés, aussi, font partie du jeu

Il faut accepter de se tromper souvent, et parfois de manière risible. En Pologne, j’ai confondu deux mots proches pour demander l’addition et j’ai fini par dire quelque chose qui, apparemment, n’avait aucun sens, ce qui a fait rire la serveuse plus fort que je ne l’aurais souhaité. Mais ce genre d’incident, loin d’être gênant, ouvre souvent une conversation là où une phrase parfaite en anglais n’aurait rien déclenché du tout. L’imperfection semble, paradoxalement, plus engageante que la maîtrise.

Je garde aussi une règle simple : ne jamais imposer ces quelques mots comme une performance. Il ne s’agit pas de prouver quoi que ce soit, seulement de montrer, très modestement, qu’on n’arrive pas en terrain conquis, qu’on fait l’effort minimal de sortir de sa propre langue.

Un carnet de mots plutôt qu’une application

J’ai fini par préférer un petit carnet manuscrit à n’importe quelle application de traduction pour cet usage précis. Non pas par nostalgie, mais parce que le geste d’écrire un mot à la main, de le répéter plusieurs fois avant de partir, l’ancre différemment que de le lire une seconde sur un écran avant de l’oublier. Ce carnet, rempli au fil des voyages, ressemble aujourd’hui à un drôle de lexique disparate : des formules de politesse en dix langues différentes, sans grammaire, sans structure, juste les mots qui ouvrent une porte.

J’y ajoute systématiquement une transcription phonétique approximative, à ma manière, sans respecter aucune règle linguistique officielle, simplement de quoi me rappeler comment prononcer le mot sans avoir à rouvrir une application au moment de le dire. Cette méthode artisanale, un peu ridicule sur le papier, s’est révélée bien plus fiable dans l’instant qu’une application qui demande de sortir son téléphone, de chercher le mot, de le faire lire à voix haute par une voix synthétique, toute une mise en scène qui casse l’échange spontané qu’on cherche justement à créer.

Le cas des langues à alphabet différent

La difficulté change de nature face à des langues qui n’utilisent pas l’alphabet latin. En Géorgie, où l’écriture géorgienne ne ressemble à aucune autre, j’ai dû apprendre les mots uniquement à l’oreille, en répétant après une serveuse d’un petit restaurant de Tbilissi jusqu’à ce qu’elle hoche la tête, satisfaite. Cette méthode, plus lente, plus laborieuse, a paradoxalement créé un lien plus fort qu’ailleurs, parce que l’apprentissage se faisait littéralement en direct, avec quelqu’un qui corrigeait ma prononciation en riant, sans aucune médiation d’écran entre nous.

Je garde de ce séjour géorgien le souvenir d’une leçon improvisée de vingt minutes sur les salutations, donnée par une inconnue qui n’avait objectivement aucune raison de m’accorder ce temps, sinon le plaisir visible qu’elle semblait prendre à voir une étrangère s’appliquer sérieusement sur des sons qui, de toute évidence, ne lui venaient pas naturellement.

Ce que ça dit de la manière de voyager

Avec le recul, je pense que cette habitude de collectionner quelques mots avant chaque voyage a changé quelque chose de plus profond que la simple communication pratique. Elle m’a habituée à arriver quelque part en étant prête à être maladroite, à me tromper devant des inconnus, à accepter une forme d’humilité que le confort de l’anglais international dispense presque totalement. C’est peut-être là, plus que dans les mots eux-mêmes, que se trouve le vrai bénéfice de cette habitude.

Ce n’est évidemment pas suffisant pour comprendre en profondeur un pays ou sa culture. Mais ces quelques mots suffisent à déplacer légèrement le regard qu’on porte sur soi en tant que voyageuse, et surtout le regard que les autres portent sur nous. On cesse d’être seulement une touriste de passage pour devenir, l’espace d’un échange, quelqu’un qui a fait l’effort, même minime, de venir vers l’autre plutôt que d’attendre que l’autre vienne vers soi.

Aujourd’hui, avant chaque nouveau départ, ce carnet fait partie de mes préparatifs au même titre que les billets ou la réservation du premier hébergement. Ce n’est jamais la partie la plus longue de la préparation, dix mots se retiennent en une soirée, mais c’est probablement celle qui influence le plus la qualité des rencontres une fois sur place. Un simple mot bien prononcé, glissé au bon moment, ouvre parfois plus de portes qu’une semaine entière de visites cochées sur un plan.

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