Voyager lentement

Pourquoi je retourne toujours aux mêmes endroits plutôt que d’en découvrir de nouveaux

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C’est la quatrième fois que je reviens à Ericeira, sur la côte portugaise, et à chaque fois quelqu’un me demande pourquoi je n’essaie pas ailleurs. La question part d’une bonne intention, le monde est grand, il y a tant d’endroits que je n’ai jamais vus. Mais je crois que retourner au même endroit relève d’une logique différente, presque opposée à celle de la découverte, et que les deux méritent d’exister côte à côte dans une vie de voyageuse.

La première fois ne révèle jamais tout

Lors de mon premier séjour à Ericeira, il y a plusieurs années, j’étais concentrée sur les incontournables, les spots de surf de Ribeira d’Ilhas, le vieux centre avec ses azulejos, la falaise qui domine l’océan. J’ai vu tout ça, mais rapidement, avec la fébrilité de quelqu’un qui craint de manquer quelque chose. Ce n’est qu’au deuxième séjour, débarrassée de cette pression de tout voir puisque je l’avais déjà fait, que j’ai commencé à remarquer d’autres choses : le boulanger qui ouvrait à six heures près de la Praça da República, le chemin côtier vers Sao Lourenço que presque personne n’empruntait, la lumière particulière du village en fin d’après-midi en hiver, très différente de celle de l’été que j’avais connue la première fois.

Le confort de connaître les détails pratiques

Il y a une part pragmatique dans le fait de revenir. Je sais désormais où trouver le meilleur café du village, à quelle heure le marché du mercredi propose les meilleurs poissons, quel bus prendre pour rejoindre les plages plus isolées au nord. Cette connaissance accumulée libère de l’énergie mentale, celle qu’on dépense habituellement à se repérer dans un lieu inconnu, à chercher un restaurant correct, à comprendre les usages locaux. Cette énergie économisée, je la réinvestis ailleurs, dans l’observation, dans les rencontres, dans une attention plus fine à ce qui a changé depuis mon dernier passage.

Voir un lieu vieillir, et se voir vieillir avec lui

Ce que je trouve le plus précieux dans le retour répété, c’est de voir un endroit évoluer dans le temps, et de comparer cette évolution à la mienne. La première fois, j’ai dormi en auberge de jeunesse près du front de mer. La deuxième fois, une chambre modeste dans une maison familiale. Cette fois, un petit appartement loué pour trois semaines, avec l’intention explicite de travailler le matin et de marcher l’après-midi. Ericeira n’a pas radicalement changé entre ces séjours, mais j’ai remarqué de nouveaux cafés destinés aux surfeurs venus du monde entier, une pression touristique un peu plus forte qu’avant, et en même temps le même rythme de pêcheurs au petit matin sur le port. Ce contraste entre permanence et changement raconte quelque chose qu’un premier voyage ne peut pas raconter.

Le risque de l’ennui, et pourquoi il n’arrive pas

On pourrait croire que revenir toujours au même endroit finit par lasser. Ce n’est pas mon expérience. Chaque saison transforme Ericeira suffisamment pour que rien ne semble jamais identique. L’automne, quand les surfeurs se font plus rares, révèle un village presque silencieux, très différent du mois d’août bruyant. J’ai aussi remarqué que je ne suis jamais tout à fait la même personne d’un séjour à l’autre, et que cette différence intérieure change ma manière de regarder les mêmes rues, les mêmes falaises. Un lieu connu devient ainsi un miroir plus qu’une destination, il renvoie moins ce qu’il est que ce que je suis devenue depuis la dernière fois.

Ce que la répétition apprend que la nouveauté n’apprend pas

Découvrir un nouvel endroit enseigne l’adaptabilité, la curiosité rapide, la capacité à décoder un lieu en peu de temps. Revenir enseigne autre chose, une forme de fidélité, de patience, d’attachement qui se construit sur la durée et non sur l’instant. Je ne pense pas qu’un mode de voyage soit supérieur à l’autre. Je continue à découvrir de nouveaux pays chaque année. Mais je garde toujours, dans mon calendrier, une place pour retourner à Ericeira, comme on retourne voir un ami dont on sait qu’il aura changé un peu, sans jamais être devenu quelqu’un d’autre.

Le pêcheur qui vend son poisson chaque mercredi sur le port m’a reconnue, cette année, avant même que je n’ouvre la bouche. Il m’a dit simplement : « Encore vous. » Il n’y avait aucune lassitude dans sa voix, plutôt une forme de constat tranquille, celui d’une habitude partagée entre deux personnes qui ne se voient que quelques semaines tous les deux ans.

Je repartirai sans doute encore un jour vers un pays que je ne connais pas, poussée par cette curiosité qui ne s’éteint jamais tout à fait. Mais je sais aussi que je reviendrai à Ericeira, parce que certains lieux ne se laissent vraiment comprendre qu’à force de retours, et que cette compréhension lente vaut, à mes yeux, largement celle plus rapide de la première découverte.

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