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Je suis restée sept jours à Monsaraz, un village de moins de trois cents habitants perché sur une colline de l’Alentejo, et je n’ai presque rien visité. Ce n’était pas prévu ainsi au départ. J’avais loué une chambre pour trois nuits dans une maison en pierre blanchie à la chaux, avec l’intention de repartir ensuite vers Évora, puis vers la côte. Mais le troisième jour, j’ai simplement prolongé, puis encore, jusqu’à ce que sept jours se soient écoulés sans que j’aie vraiment quitté les remparts, sauf pour descendre au lac.
Apprendre les horaires du village plutôt que ceux d’un guide
Les premiers jours, j’avais encore le réflexe de vouloir tout voir : le château, l’église matrice, la place principale avec son pilori en pierre. J’ai coché ces trois choses en une matinée, et je me suis retrouvée avec une semaine devant moi et plus rien d’officiel à faire. C’est là que j’ai commencé à observer un rythme différent, celui du village lui-même. Le boulanger ouvrait tôt, avant sept heures, et le pain de maïs encore chaud disparaissait avant neuf heures. Les volets des maisons se fermaient vers midi pour garder la fraîcheur, et rouvraient vers dix-sept heures quand la chaleur retombait. J’ai calé mes journées sur ce rythme plutôt que sur le mien.
La même vue, sept matins de suite
Ma chambre donnait sur la plaine qui descend vers l’Espagne, avec le barrage d’Alqueva visible au loin certains jours plus clairs que d’autres. J’ai pris l’habitude de m’asseoir au même endroit chaque matin avec un café, à regarder cette vue qui changeait pourtant chaque jour selon la brume, la lumière, le vent. Je crois que c’est l’un des grands malentendus du voyage rapide : on croit qu’un même paysage regardé plusieurs fois devient ennuyeux, alors qu’il devient au contraire de plus en plus précis, de plus en plus habité par des détails qu’on n’avait pas remarqués la veille, un olivier tordu, une ligne de vignes, un troupeau de brebis qui traverse toujours au même endroit vers dix heures.
Les gens qu’on finit par reconnaître
Au bout de trois jours, la femme qui tenait la petite épicerie a commencé à me garder du fromage de brebis frais sans que je le demande, sachant que je repasserais. Le patron du café sur la place a fini par ne plus me demander ce que je voulais, il m’apportait directement un galão et un pastel. Ce genre de reconnaissance silencieuse ne s’obtient pas en une nuit d’hôtel. Elle demande une répétition, une présence continue qui transforme la relation entre voyageur et lieu. Je n’étais plus tout à fait une touriste de passage, sans être non plus une habitante, quelque chose entre les deux, une figure familière temporaire. Un homme qui réparait chaque matin le même mur de pierre sèche à l’entrée du village a fini par me saluer d’un simple mouvement de tête dès le quatrième jour, sans un mot échangé, et j’ai compris que cette reconnaissance silencieuse valait presque autant qu’une vraie conversation, tant elle disait quelque chose sur la durée que j’avais passée là plutôt que sur son contenu.
Le lac d’Alqueva, seule sortie de la semaine
Ma seule vraie excursion a été une descente à pied jusqu’au lac, en fin d’après-midi, par un chemin caillouteux entre les oliviers. L’eau était étale, presque sans une ride, et je me suis assise sur un rocher pour regarder le soleil décliner sans autre projet que celui-là. Je suis remontée au village à la nuit tombée, guidée par les lumières des maisons qui s’allumaient une à une. Cette marche, simple et sans destination touristique particulière, reste l’un des souvenirs les plus nets de tout mon séjour, plus net que bien des monuments visités ailleurs en une heure pressée. Je n’ai croisé qu’un seul autre marcheur ce jour-là, un habitant du village voisin qui promenait son chien, et nous avons échangé quelques mots sur la sécheresse de l’été avant de reprendre chacun notre chemin en silence.
Apprendre à cuisiner avec ce que le village offre
Ma chambre disposait d’une petite kitchenette, et j’ai décidé de ne pas manger au restaurant tous les soirs, en partie pour des raisons de budget, mais surtout parce que cuisiner avec les produits du village est devenu une manière supplémentaire de m’y ancrer. Le mercredi, jour de petit marché sur la place, j’ai acheté des tomates encore chaudes de soleil, du fromage de brebis frais, du pain de maïs. J’ai fini par reproduire, tant bien que mal, une açorda, cette soupe de pain à l’ail et à la coriandre que la tenancière du café m’avait décrite un matin en détail, presque comme une confidence. Le résultat n’était sans doute pas fidèle à la vraie recette, mais l’exercice lui-même, chercher les bons ingrédients dans un lieu si petit, demander conseil à des inconnus qui devenaient peu à peu des connaissances, a changé ma relation au village bien plus qu’une simple série de repas au restaurant ne l’aurait fait.
La chaleur de l’après-midi et l’art de ne rien presser
Entre treize et dix-sept heures, le village entrait dans une sorte de torpeur collective, volets fermés, rues vides, seuls les chats trouvant encore la force de se déplacer d’un coin d’ombre à un autre. J’ai d’abord résisté à ce rythme, cherchant quelque chose à faire pendant ces heures mortes, avant de finalement céder et d’adopter la sieste moi aussi, fenêtre entrouverte, drap fin sur les jambes. Ce moment de la journée, que j’aurais autrefois considéré comme du temps perdu, est devenu l’un de mes préférés du séjour, une parenthèse silencieuse qui rendait la reprise du soir, quand le village se réveillait doucement avec la baisse de la chaleur, d’autant plus agréable.
Ce que sept jours changent vraiment
Rester une semaine entière dans un village aussi petit que Monsaraz oblige à renoncer à l’idée d’accumulation. On ne rentre pas chez soi avec une longue liste de lieux vus. On rentre avec la mémoire précise d’un seul endroit, de sa lumière à différentes heures, de ses habitants, de ses silences. Je ne suis pas certaine d’avoir « visité » l’Alentejo au sens où on l’entend habituellement. Je crois plutôt avoir passé du temps quelque part, ce qui est une expérience différente, presque opposée, à celle du tourisme classique fondé sur le déplacement constant.
La femme de l’épicerie m’a dit, le dernier jour, en me tendant un dernier morceau de fromage sans le facturer : « Vous êtes restée assez longtemps pour qu’on s’habitue à vous. » Cette phrase m’a accompagnée longtemps après mon départ.
Depuis ce séjour, j’essaie de reproduire ce format ailleurs, une semaine complète dans un seul village, sans excursion prévue à l’avance. Ce n’est pas toujours possible selon le temps dont je dispose, mais chaque fois que j’y parviens, je retrouve cette même sensation d’avoir vraiment habité un lieu, même brièvement, plutôt que de l’avoir simplement traversé. Il m’arrive encore de penser à ce village de l’Alentejo sans raison précise, en pleine rue à des milliers de kilomètres de là, et de reconnaître dans ce souvenir une netteté que je ne retrouve pas toujours dans des voyages pourtant plus longs mais plus dispersés entre plusieurs lieux différents.


