Cet article peut contenir des liens affiliés. Si vous réservez ou achetez via ces liens, À la Croisée des Chemins peut percevoir une petite commission, sans surcoût pour vous. En savoir plus.
Il y a des villes qui vous prennent par la main dès la première nuit, et Lisbonne fait partie de celles-là. Je suis arrivée un soir de septembre, l’avion avait deux heures de retard, et quand j’ai enfin posé mon sac dans la petite chambre que j’avais louée à l’Alfama, il faisait déjà nuit noire. J’aurais pu m’effondrer sur le lit et attendre le lendemain pour découvrir la ville. Je suis sortie à la place, poussée par cette impatience qui me prend toujours les premiers soirs d’un voyage, comme si chaque heure passée à dormir était une heure volée à l’exploration.
Les ruelles qui montent
L’Alfama n’est pas un quartier qui se traverse, c’est un quartier qui se grimpe. Les ruelles pavées serpentent entre les maisons couvertes d’azulejos, certaines éclatantes de couleur sous les lampadaires, d’autres écaillées par les décennies d’humidité venue du Tage. Je n’avais pas de plan précis, juste l’intention vague de monter vers le Miradouro de Santa Luzia, dont on m’avait parlé comme d’un des plus beaux points de vue de la ville. Je me suis perdue presque immédiatement, ce qui, avec le recul, était sans doute la meilleure chose qui pouvait m’arriver.
Dans une ruelle si étroite que je pouvais toucher les deux façades en écartant les bras, j’ai croisé une femme assise sur le pas de sa porte, un tabouret bas, les mains posées sur les genoux, regardant simplement la rue. Elle devait avoir soixante-dix ans passés, peut-être plus. On s’est saluées d’un signe de tête, puis, sans que je sache vraiment comment la conversation a commencé, elle m’a parlé en portugais et moi en un mélange d’espagnol hésitant et de gestes. Elle m’a montré la fenêtre de sa cuisine, m’a fait comprendre qu’elle habitait cette maison depuis son mariage, quarante ans plus tôt peut-être. Je n’ai pas tout compris, mais j’ai compris l’essentiel: cette rue était toute sa vie, et elle semblait parfaitement en paix avec ça.
Le fado au loin
Plus haut, une musique s’échappait d’une fenêtre entrouverte. Pas un fado de restaurant touristique avec spectacle programmé, mais quelque chose de plus intime, une voix de femme accompagnée d’une guitare portugaise, qui semblait venir d’une pièce où l’on chantait pour soi-même, ou pour quelques amis réunis autour d’une table. Je me suis arrêtée sous la fenêtre plusieurs minutes, sans oser regarder à l’intérieur, juste pour écouter. Il y avait dans cette voix une tristesse qui n’était pas triste, une sorte de mélancolie assumée et presque joyeuse, ce sentiment que les Portugais appellent la saudade et que je ne suis toujours pas certaine de comprendre entièrement, même après plusieurs séjours dans le pays.
Je suis arrivée au miradouro presque une heure plus tard que prévu. La ville s’étalait en contrebas, les toits orange éclairés par endroits, le fleuve noir et large qui reflétait les lumières du pont du 25 avril au loin. Il y avait peu de monde, quelques couples assis sur les marches, un vendeur ambulant qui proposait des bières fraîches sorties d’une glacière, et le silence relatif d’une ville qui, contrairement à tant d’autres capitales européennes, ne semble jamais complètement se taire mais ne crie jamais non plus.
Ce que le voyage seule m’apprend
Je voyage souvent seule, et les gens me demandent parfois si ça ne me pèse pas, cette absence de compagnie pour partager un dîner ou un coucher de soleil. La vérité, c’est que voyager seule change la nature de l’attention qu’on porte aux choses. Quand on est accompagnée, une partie de l’esprit reste tournée vers l’autre personne, vers la conversation, vers le rythme commun qu’il faut négocier. Seule, il ne reste que la ville et moi, et cette forme d’attention totale finit par produire des soirées comme celle-là, où une ruelle mal choisie devient une rencontre, où un détour devient le vrai souvenir du voyage.
Je suis redescendue par un autre chemin, en essayant de retrouver l’odeur des sardines grillées qui embaumait certaines rues du quartier plus bas, près du Tage. Les Lisboètes grillent le poisson dehors, sur de petits barbecues installés devant les maisons ou les tavernes, et cette fumée particulière, un peu âcre, un peu sucrée, fait désormais partie pour moi de l’identité olfactive de la ville, au même titre que le tram 28 qui grince dans les virages les plus serrés qu’un tramway devrait raisonnablement pouvoir prendre.
Une ville qui ne cherche pas à impressionner
Ce qui me frappe, à Lisbonne, c’est l’absence totale d’ostentation. La ville ne cherche pas à en mettre plein la vue comme peuvent le faire certaines capitales avec leurs monuments démesurés. Elle se donne par petites touches, une façade d’azulejos ici, un point de vue improbable là, un café minuscule où l’on sert un espresso serré dans une tasse ébréchée mais où la conversation avec le patron vaut tous les guides touristiques du monde. J’ai fini ma soirée dans un petit bar sans enseigne, indiqué par un ami portugais rencontré des années plus tôt à Paris, où l’on buvait du ginjinha, cette liqueur de cerise épaisse et sucrée, servie dans de minuscules verres en plastique ou en chocolat.
Je suis rentrée à pied jusqu’à ma chambre, vers une heure du matin, en reprenant les mêmes ruelles qu’à l’aller mais dans l’autre sens, ce qui, dans l’Alfama, revient presque à découvrir un nouveau quartier tant les perspectives changent selon qu’on monte ou qu’on descend. La femme n’était plus sur son pas de porte, la fenêtre où j’avais entendu chanter était fermée, mais il me semblait que la ville continuait de respirer doucement autour de moi, indifférente à mon passage et pourtant, d’une certaine manière, complice.
Le lendemain, dans la lumière crue
Le lendemain matin, j’ai retrouvé les mêmes ruelles sous un soleil déjà haut, et elles m’ont semblé presque méconnaissables. Ce qui avait été mystérieux et feutré la veille devenait, en plein jour, un décor bruyant de linge qui sèche aux fenêtres, de chats qui se faufilent entre les poubelles, de touristes en groupe qui peinaient à grimper les pentes avec leurs valises à roulettes sur les pavés inégaux. J’ai pris un café debout, au comptoir d’une pâtisserie minuscule, avec un pastel de nata encore tiède, et j’ai regardé le quartier se réveiller lentement, les commerçants relever leurs rideaux de fer, les premières odeurs de pain sortir des fours.
Je crois que c’est cette double vie des quartiers qui me fascine le plus en voyage, cette manière dont un même lieu peut se révéler complètement différent selon l’heure à laquelle on le traverse. La ruelle silencieuse de la veille, avec sa musique et sa vieille dame sur le pas de sa porte, avait cédé la place à une rue de travail, animée et pratique, où les habitants vaquaient à leurs occupations sans un regard pour les visiteurs de passage. Les deux visages de l’Alfama coexistent, l’un ne remplaçant jamais vraiment l’autre, et c’est peut-être pour ça que je recommande toujours, à qui veut bien m’écouter, de rester au moins deux nuits complètes dans un quartier avant de prétendre le connaître un peu. C’est peut-être ça, au fond, ce que je cherche dans chaque voyage: pas les monuments qu’on coche sur une liste, mais ces heures suspendues où l’on cesse d’être une touriste pour devenir, l’espace d’une soirée, une simple présence dans la vie d’un lieu.


