Carnets de voyage

Retour au Pays basque, dix ans après

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La dernière fois que j’avais dormi à Ainhoa, j’avais vingt-quatre ans, un sac à dos trop lourd et la certitude, complètement fausse, que je ne reviendrais jamais dans cette région du monde. J’y étais venue presque par hasard, invitée par une amie dont la famille avait une maison du côté de Sare, et j’en étais repartie une semaine plus tard sans grande cérémonie, sans même me douter que ce paysage de collines vertes et de frontons de pelote allait rester logé quelque part dans un coin de ma mémoire pendant dix ans.

Ce qu’on croit se rappeler

En préparant ce retour, je m’étais construit une image très précise du Pays basque, faite de fragments : les maisons blanches à colombages rouges, l’odeur du piment d’Espelette qui sèche en grappes sur les façades, le bruit sourd de la pelote contre le mur du fronton un dimanche après-midi. Je m’attendais, sans me l’avouer complètement, à retrouver exactement cette image, comme si dix années n’avaient pas de prise sur un endroit qui semblait, dans mon souvenir, presque hors du temps.

Ça n’a pas été tout à fait le cas, et c’est peut-être la chose la plus intéressante qui me soit arrivée pendant ce séjour. Ainhoa avait changé, discrètement : plus de voitures garées le long de la rue principale, une boutique de linge basque à l’endroit où je me souvenais d’un café resté fermé depuis des années, un panneau expliquant l’histoire du village pour les visiteurs de passage. Rien de choquant, rien qui abîme le lieu, mais assez pour me rappeler que les villages qu’on visite ne nous attendent pas, immobiles, entre deux passages.

Sare, la montagne et un chemin que mes jambes se souvenaient mieux que moi

J’ai repris, presque sans réfléchir, le sentier qui monte vers la Rhune depuis Sare, celui que j’avais fait avec mon amie dix ans plus tôt en pestant contre la chaleur et mes chaussures mal choisies. Cette fois, mes chaussures étaient les bonnes, mais mes jambes, elles, avaient étrangement gardé une mémoire du terrain : je savais, sans y penser, à quel moment le chemin devenait plus raide, où se trouvait le virage qui offre la première vraie vue sur l’océan au loin.

Les poneys pottok étaient toujours là, dispersés sur les pentes en petits groupes indifférents aux marcheurs, exactement comme dans mon souvenir. J’ai croisé un couple de retraités qui montaient à un rythme bien plus soutenu que le mien, et l’un d’eux, en me doublant, m’a dit avec un sourire : « On la fait tous les ans depuis vingt-trois ans. » Cette phrase m’est restée toute la montée. Il y a quelque chose de rassurant dans l’idée qu’un lieu puisse rassembler, année après année, les mêmes gens fidèles, pendant que d’autres, comme moi, n’y reviennent qu’une fois par décennie.

Le fronton, un dimanche

Le dimanche, je me suis arrêtée devant le fronton d’Ascain pour regarder une partie de pelote, comme je l’avais fait dix ans plus tôt sans vraiment comprendre les règles. Je ne les comprenais toujours pas complètement, mais j’ai retrouvé ce même plaisir simple à écouter le claquement sec de la balle contre le mur, et les cris ponctuels des joueurs qui se répondaient d’un bout à l’autre du terrain. Un homme assis à côté de moi sur les gradins, qui avait visiblement suivi mon regard un peu perdu pendant les échanges, m’a expliqué patiemment les bases du jeu, avec cette fierté tranquille que j’ai souvent rencontrée chez les gens attachés à une tradition régionale précise.

Ce que dix ans changent, et ce qu’ils ne changent pas

Ce qui m’a le plus frappée, en réalité, ce n’est pas ce qui avait changé dans le paysage, mais ce qui avait changé en moi face à ce même paysage. À vingt-quatre ans, je traversais le Pays basque avec l’énergie un peu fébrile de quelqu’un qui veut tout voir, tout cocher, ne rien laisser au hasard d’un futur passage. À trente-quatre ans, je me suis surprise à passer une matinée entière assise sur la terrasse d’un café à Espelette, sans autre projet que de regarder les grappes de piments rouges sécher contre les façades blanches, sans culpabilité de ne rien faire d’autre.

J’ai revu la maison de la famille de mon amie à Sare, de loin, sans oser frapper à la porte : je ne savais même pas si elle appartenait encore à la même famille, et une part de moi préférait garder intact le souvenir plutôt que de risquer de le corriger par une réalité que je ne connaissais plus. C’est une chose étrange, les retours. On y va en pensant retrouver un lieu, et on finit surtout par se retrouver soi-même, à dix ans d’écart, en train de comparer deux versions de la même personne debout devant le même paysage.

Je crois que les lieux auxquels on revient après longtemps ne servent pas vraiment à vérifier qu’ils sont restés identiques. Ils servent de miroir discret pour mesurer tout ce qui, en nous, a bougé sans qu’on s’en aperçoive.

Le marché d’Espelette, un mardi matin

J’ai retrouvé, un mardi matin, le petit marché qui s’installe sur la place du village d’Espelette, sous les frontons de pelote et les grappes de piments suspendues aux façades. Il n’avait pas beaucoup changé non plus, en apparence : les mêmes étals de fromage de brebis, les mêmes bocaux d’axoa préparés par des producteurs locaux, le même vendeur de gâteau basque qui découpait des parts au fur et à mesure des demandes plutôt que de les préparer à l’avance. J’ai acheté un morceau de tomme que j’ai fini par manger assise sur un banc, en regardant les habitants faire leurs courses avec cette lenteur particulière des marchés de village, où chaque achat s’accompagne d’une conversation.

Une productrice, en me tendant ma part de fromage, m’a demandé si j’étais déjà venue dans la région. J’ai hésité avant de répondre, puis je lui ai raconté, en quelques phrases, ce premier séjour d’il y a dix ans. Elle a souri et m’a dit que beaucoup de gens revenaient ainsi, par vagues espacées de plusieurs années, et que c’était souvent ceux-là, plus que les visiteurs d’un seul passage, qui finissaient par vraiment connaître la région. Cette remarque m’a occupée une bonne partie de la route jusqu’à Bidart.

Bidart, en fin de séjour

J’ai terminé ce voyage à Bidart, sur les falaises qui surplombent l’océan, à regarder les surfeurs se relayer dans les vagues du soir avec une patience que je n’avais pas eue, à vingt-quatre ans, pour rester immobile aussi longtemps à observer quoi que ce soit. Le soleil descendait lentement derrière une ligne de nuages bas, et je me suis souvenue que dix ans plus tôt, j’avais quitté cette côte avec l’impression d’avoir raté quelque chose, sans jamais réussir à dire précisément quoi.

Cette fois, je suis repartie sans ce sentiment d’inachevé. Non pas parce que j’avais tout vu, il reste des vallées entières que je n’ai toujours pas explorées, mais parce que j’ai compris, assez tard je crois, que le Pays basque n’est pas une région qu’on épuise en une semaine ni même en deux séjours espacés de dix ans. C’est un endroit auquel on revient, par morceaux, à des âges différents, et qui nous renvoie chaque fois une image un peu différente de nous-mêmes. Je ne sais pas quand j’y retournerai. Mais je sais, cette fois, que ce ne sera pas dans dix ans.

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