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Je suis arrivée en Sicile avec un itinéraire précis, presque minuté, hérité de mes habitudes de voyage habituelles: voir un maximum de sites en un minimum de jours, cocher les incontournables, repartir avec la satisfaction d’avoir tout vu. L’île, avec une patience qui m’a semblée presque moqueuse, a mis exactement trois jours à démonter complètement ce plan.
Le marché d’Ortigia et la première leçon
Tout a commencé au marché d’Ortigia, la vieille ville de Syracuse, un matin où je m’étais fixé comme objectif d’acheter rapidement de quoi pique-niquer avant de filer vers un site archéologique à une heure de route. Le marché, installé le long d’une rue étroite entre les étals de poissons argentés à peine sortis de l’eau et les pyramides d’oranges et de citrons aux couleurs presque agressives, ne se prêtait à aucune rapidité. Chaque vendeur voulait discuter, proposer un goût, raconter d’où venait le produit, se moquer gentiment de mon italien hésitant. J’ai fini par abandonner l’idée d’un achat rapide et j’ai laissé un vieux poissonnier me faire goûter des olives cassées directement sorties d’un tonneau en plastique, en me racontant, avec des gestes plus que des mots, que sa famille tenait cet étal depuis trois générations.
Ce matin-là, mon site archéologique est resté à une heure de route que je n’ai jamais parcourue. J’ai passé la matinée entière au marché puis dans un petit bar attenant, à boire un café glacé en regardant la vie du quartier se dérouler sans se soucier le moins du monde de mon planning.
Les heures mortes de l’après-midi
La Sicile impose son propre rythme, en particulier l’été, quand la chaleur de l’après-midi rend toute activité extérieure presque absurde entre treize et seize heures. J’ai résisté les deux premiers jours, continuant à marcher sous le soleil écrasant avec l’énergie butée d’une touriste qui refuse de perdre du temps. Le troisième jour, épuisée, j’ai fini par imiter les habitants: volets fermés, sieste, silence dans les rues à l’exception du bruit des cigales.
C’est dans cette pause forcée que j’ai commencé à comprendre quelque chose que je n’avais jamais vraiment intégré dans mes voyages précédents: le temps mort n’est pas du temps perdu. Allongée dans la chambre fraîche d’une petite maison d’hôtes près de Cefalù, volets entrouverts laissant filtrer des rais de lumière et le bruit lointain de la mer, j’ai fini par somnoler moi aussi, sans culpabilité, en me disant que je rattraperais le programme plus tard. Je ne l’ai jamais rattrapé, et c’est très bien ainsi.
La rencontre avec Salvatore
C’est pendant l’un de ces après-midis ralentis que j’ai rencontré Salvatore, le propriétaire de la maison d’hôtes, un homme d’une cinquantaine d’années qui avait repris l’affaire de ses parents et qui, chaque soir vers dix-huit heures, quand la chaleur retombait un peu, s’installait sur la terrasse avec un verre de vin blanc frais et invitait volontiers les hôtes de passage à faire de même. Il m’a raconté son enfance à Cefalù, les étés passés à pêcher avec son père sur une barque en bois qu’il possédait encore, amarrée dans le petit port juste en contrebas.
Le lendemain, il m’a proposé de l’accompagner pour une sortie en mer, rien d’organisé, juste une balade le long de la côte pour vérifier ses filets. J’ai accepté sans hésiter. Nous avons longé des criques inaccessibles par la route, l’eau passant du bleu profond au turquoise presque transparent selon la profondeur, et Salvatore m’a montré, au loin, les contours de la cathédrale normande qui domine la vieille ville, en m’expliquant qu’il ne se lassait jamais de la voir depuis la mer, quel que soit le nombre de fois où il avait fait ce trajet.
Ce que l’île enseigne, sans le vouloir
Je n’ai pas visité la moitié des sites que j’avais prévus avant de partir. Je n’ai pas vu certains temples grecs que je m’étais promis de découvrir, ni exploré une partie de la côte que les guides présentaient comme incontournable. Et pourtant, je n’ai jamais eu le sentiment d’être passée à côté de la Sicile. Au contraire, il me semble que c’est précisément en renonçant à mon planning initial que j’ai commencé à comprendre quelque chose de l’île, sa manière particulière de résister à toute forme d’urgence, son insistance tranquille à imposer son propre tempo à quiconque la visite.
Un soir, sur la place principale de Cefalù, alors que la chaleur retombait enfin et que les habitants commençaient à sortir pour la passeggiata du soir, j’ai mangé une granita au citron assise sur les marches de la cathédrale, en regardant les enfants jouer au ballon et les vieux hommes discuter debout par petits groupes, comme ils devaient le faire depuis des décennies au même endroit. Personne ne semblait pressé. Personne ne consultait sa montre. J’ai réalisé que je n’avais moi-même pas regardé l’heure depuis le déjeuner, une chose qui ne m’était pas arrivée depuis des années de voyages minutés.
Je suis repartie de Sicile avec beaucoup moins de photos de monuments que ce que j’imaginais rapporter, mais avec une sensation beaucoup plus rare: celle d’avoir vraiment habité, ne serait-ce que quelques jours, le rythme d’un lieu plutôt que de simplement le traverser. Depuis ce voyage, j’essaie, avec un succès inégal je dois l’admettre, de laisser plus de vide dans mes itinéraires, de prévoir moins pour pouvoir accueillir davantage ce genre de rencontres imprévues. Salvatore m’a dit, le dernier soir, en remplissant nos verres une dernière fois, que la Sicile ne se visitait pas, qu’elle se laissait simplement traverser par qui voulait bien ralentir suffisamment pour la remarquer. Je crois qu’il avait raison, et je crois aussi que c’est une leçon qui dépasse largement les frontières de son île.


