Voyager lentement

Apprendre à ne rien faire en voyage, une leçon reçue sur l’île de Sifnos

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Sur Sifnos, j’ai passé une matinée entière assise sur le même banc du village d’Artemonas, sans livre, sans téléphone, sans rien faire de particulier. Ce n’était pas de la fatigue, ni un blocage, c’était une décision presque expérimentale : voir combien de temps je tiendrais sans occuper mes mains ou mon esprit d’une tâche précise. La réponse a été inconfortable au début, puis étonnamment paisible ensuite.

Le réflexe de vouloir occuper chaque minute

J’ai remarqué depuis longtemps que même en vacances, je gardais l’habitude de remplir chaque créneau, une visite, une plage, un restaurant repéré à l’avance, un livre à finir sur la terrasse. Ce jour-là, à Artemonas, j’ai décidé de ne rien planifier après le petit-déjeuner. Je suis sortie de la chambre sans sac, sans appareil photo, et je me suis assise sur un banc près de l’église Kochi, celle avec sa terrasse qui domine toute la vallée jusqu’à Apollonia. Les vingt premières minutes, j’ai senti une agitation intérieure presque physique, l’envie de sortir mon téléphone, de vérifier quelque chose, n’importe quoi.

Ce qui se passe quand on tient malgré tout

Passé ce premier quart d’heure difficile, quelque chose a changé. J’ai commencé à remarquer des détails que je n’aurais jamais notés en marchant vite vers une destination précise : le bruit des cloches des chèvres au loin, une vieille femme qui étendait du linge trois maisons plus bas, la façon dont la lumière glissait sur les maisons cubiques blanches à mesure que le soleil montait. Ne rien faire, au sens strict, s’est révélé impossible, l’esprit continue toujours de travailler. Mais ne rien faire de productif, ne rien viser, a ouvert un espace d’attention que je ne connaissais plus depuis longtemps.

La culpabilité qui vient avec l’inactivité

Je dois admettre qu’une part de moi a ressenti de la culpabilité pendant cette matinée. Une petite voix intérieure me rappelait que j’avais payé un billet d’avion, que Sifnos avait des monastères à voir, des plages réputées, un sentier de randonnée entre villages que tout le monde recommandait. Cette culpabilité, je crois, vient d’une conception du voyage comme investissement à rentabiliser, chaque heure devant produire une expérience mesurable. Rester assise sans but allait directement contre cette logique, et c’est précisément pour ça que l’exercice m’a semblé utile.

Une vieille femme et un café qui a duré une heure

Vers midi, une habitante du village, assise non loin sur le pas de sa porte, m’a proposé un café grec sans que je demande rien, simplement parce qu’elle m’avait vue immobile depuis un moment et que ça semblait l’intriguer. Nous avons échangé quelques mots en anglais approximatif, elle sur ses petits-enfants partis à Athènes, moi sur mon voyage sans grand projet. Ce café a duré presque une heure, ponctué de longs silences qui ne semblaient gêner ni l’une ni l’autre. Je ne suis pas certaine qu’une telle rencontre aurait eu lieu si j’avais été pressée, en route vers un site à cocher sur une liste.

L’après-midi sur la plage de Vathi, sans nager ni lire

Le lendemain de cette matinée à Artemonas, j’ai voulu prolonger l’expérience différemment, cette fois allongée sur le sable de la plage de Vathi, dans une crique tranquille au sud de l’île. Je n’ai pas apporté de livre, ce qui pour moi représentait une contrainte presque plus difficile que de renoncer au téléphone. Pendant près de deux heures, je suis restée allongée, les yeux fermés puis ouverts par intermittence, écoutant les conversations en grec des familles installées un peu plus loin sans en comprendre le contenu, ce qui transformait ces voix en une sorte de musique de fond plutôt qu’en information à traiter. Un pêcheur a tiré sa barque sur le sable à quelques mètres de moi, sans un regard, absorbé dans sa tâche, et j’ai observé ses gestes précis avec une attention que je n’aurais probablement pas eue si j’avais eu un livre entre les mains pour occuper mon esprit.

Ce que cette matinée a changé dans mes voyages suivants

Depuis Sifnos, j’essaie de garder au moins une demi-journée par voyage totalement vide, sans projet, sans destination, juste pour m’asseoir quelque part et laisser le temps passer sans le remplir. Ce n’est pas facile à tenir, l’habitude de la productivité touristique est tenace, mais je remarque que ces moments d’apparente inactivité produisent souvent les souvenirs les plus durables, plus que les visites organisées avec audioguide et horaires fixes. Ne rien faire, en voyage, demande en réalité une forme de discipline particulière, presque à contre-courant de ce qu’on attend habituellement d’un séjour à l’étranger.

La femme du village m’a dit, avant que je reprenne ma route vers Apollonia : « Vous êtes la première touriste que je vois rester assise aussi longtemps sans rien faire. » Je n’ai pas su si c’était un compliment, mais je l’ai pris comme tel.

Je ne recommande pas de transformer tout un voyage en exercice d’immobilité, ce serait aussi excessif que l’inverse. Mais je crois sincèrement qu’un peu de temps vide, accepté sans culpabilité, change la qualité de l’ensemble du séjour. Sifnos m’a appris ça sur un banc, un matin, sans que je l’aie vraiment cherché.

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