Cet article peut contenir des liens affiliés. Si vous réservez ou achetez via ces liens, À la Croisée des Chemins peut percevoir une petite commission, sans surcoût pour vous. En savoir plus.
Je suis arrivée à Copenhague un après-midi de décembre, et il faisait déjà presque nuit quand j’ai posé mes valises, alors qu’il n’était pas encore seize heures. Ce genre de détail, on le sait en théorie avant de partir, on a lu que les journées d’hiver scandinaves sont courtes, mais rien ne prépare vraiment à la sensation physique de voir le jour s’éteindre aussi tôt, comme si quelqu’un avait simplement baissé un interrupteur sur la ville entière.
Une ville qui s’organise autour du manque de lumière
Ce qui m’a frappée dès les premières heures, c’est à quel point les Danois semblent avoir fait la paix avec cette obscurité précoce, au point d’en tirer quelque chose de presque enviable. Les vitrines des cafés et des appartements étaient constellées de bougies, posées sur les rebords de fenêtre, dans des bougeoirs en laiton, parfois de simples photophores en verre dépoli. Cette lumière chaude et vacillante, multipliée par centaines le long des rues résidentielles, donnait à la ville entière une ambiance presque théâtrale, comme si chaque fenêtre racontait une petite scène domestique dont on ne voyait que les contours.
J’ai loué un vélo dès le deuxième jour, malgré le froid, parce qu’on m’avait dit qu’il était impossible de comprendre Copenhague sans la voir depuis une piste cyclable. C’était vrai, et c’était aussi beaucoup plus difficile que prévu. Le vent qui remonte des canaux en hiver a une manière particulière de traverser les vêtements, et je me souviens d’avoir pédalé le long du port avec les mains si engourdies que je craignais de ne plus pouvoir freiner. Mais il y avait dans ce trajet, entre les entrepôts reconvertis de Christianshavn et les façades colorées de Nyhavn, une sensation de liberté que je n’ai retrouvée dans aucune autre ville où j’ai testé le vélo urbain.
Nyhavn sans les touristes de l’été
Nyhavn en hiver n’a rien à voir avec les photos qu’on voit circuler l’été, ce canal bordé de maisons colorées où s’entassent les terrasses et les groupes de visiteurs. En décembre, les bateaux de plaisance étaient amarrés et couverts de bâches, les terrasses avaient disparu, remplacées par quelques chaises isolées et des plaids en laine proposés par les rares cafés encore ouverts en extérieur, avec des braseros allumés entre les tables. Je me suis assise à l’un d’eux, emmitouflée, pour boire un chocolat chaud épais accompagné d’une part de kanelsnegle, cette pâtisserie à la cannelle qui semble être partout dans la ville, et j’ai regardé les lumières se refléter dans l’eau noire du canal.
Un couple de retraités danois, assis à la table voisine, m’a expliqué en anglais, avec cette politesse un peu distante propre au pays, que l’hiver était en réalité leur saison préférée à Copenhague, précisément parce que la ville redevenait à eux, débarrassée des foules de l’été. L’homme m’a raconté qu’il venait ici, à cette même table, presque chaque week-end de décembre depuis des années, simplement pour regarder l’eau et sentir le froid sur son visage avant de rentrer se réchauffer.
Le hygge, au-delà du mot valise
On parle beaucoup, en France, de ce concept de hygge, souvent réduit à des plaids, des bougies et des chaussettes en laine dans des magazines de décoration. Sur place, j’ai compris que c’était quelque chose de plus profond, presque une politique de vie face à un climat qui impose ses conditions. Le hygge, tel que je l’ai vu pratiqué, ce n’était pas un décor mais une attitude: ralentir le rythme des repas, préserver des moments sans écran ni obligation, accorder une vraie valeur à la présence des autres dans une pièce chauffée pendant que dehors il fait nuit et froid depuis des heures.
Dans un petit restaurant du quartier de Vesterbro, où je me suis réfugiée un soir particulièrement glacial, la salle entière fonctionnait presque exclusivement à la lumière des bougies, une dizaine posées sur chaque table, et le brouhaha des conversations avait quelque chose de rassurant, comme si tout le monde s’était donné rendez-vous pour tenir l’hiver à distance ensemble. J’ai mangé un smorrebrod au hareng mariné, simple et généreux, en écoutant la table voisine discuter en danois d’un sujet que je ne comprenais pas mais dont le ton, chaleureux et détendu, en disait long sur l’ambiance du lieu.
La lumière rare rend chaque instant plus précieux
Ce qui reste de ce séjour, plus que les monuments ou les musées que j’ai visités dans la journée, ce sont ces heures de fin d’après-midi où la ville basculait dans la nuit alors qu’il n’était même pas l’heure du dîner. J’ai appris à guetter ces quelques minutes de lumière dorée, juste avant que le ciel ne devienne complètement noir, et à comprendre pourquoi les habitants semblaient si attentifs à en profiter, sortant sur le pas de leur porte, un café à la main, pour regarder le ciel changer de couleur au-dessus des toits.
Je crois que voyager en hiver, dans des villes où la lumière se fait rare, apprend quelque chose que les destinations ensoleillées n’enseignent jamais tout à fait: la valeur de ce qu’on a peu. À Copenhague, chaque heure de jour semblait comptée, savourée, presque célébrée, et cette économie de la lumière a fini par transformer ma propre manière de voyager. Depuis, je cherche moins à remplir mes journées de visites qu’à ménager ces instants suspendus, où l’on s’arrête simplement pour regarder ce qui se passe dehors, qu’il fasse nuit à seize heures ou en pleine journée d’été.
Je suis repartie avec plus de bougies dans ma valise que de souvenirs classiques, et avec l’idée, tenace depuis, qu’il faudrait revenir un jour au printemps pour voir comment la même ville se comporte quand la lumière revient enfin, prolongeant les journées et vidant, sans doute, les terrasses au brasero que j’avais fini par tant apprécier.


