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Je n’avais pas pris de train de nuit depuis l’enfance, ces voyages d’été vers la maison de mes grands-parents que je gardais en mémoire comme des rêves à moitié flous, faits de couchettes qui grincent et de contrôleurs qui poinçonnent les billets à la lueur d’une lampe de poche. Alors quand j’ai réservé une place pour le train de nuit qui relie Paris aux Alpes, je m’attendais presque à retrouver cette sensation d’enfance intacte. Ce que j’ai trouvé était différent, et sans doute plus riche.
Le départ, entre excitation et appréhension
Le quai de la gare, un peu avant vingt-deux heures, avait cette atmosphère particulière des départs nocturnes: moins de monde que dans la journée, des groupes de skieurs chargés de sacs énormes en plein été pour un stage d’escalade, des familles qui s’installaient avec des couvertures et des thermos, et cette lenteur générale qui contraste tellement avec la précipitation habituelle des gares. Je partageais ma cabine avec trois inconnus: un homme d’une soixantaine d’années qui rentrait chez lui près de Grenoble, une étudiante qui rejoignait un job saisonnier en montagne, et un adolescent silencieux plongé dans ses écouteurs qui n’a pas dit un mot du trajet.
Il y a quelque chose de particulièrement intime dans le fait de partager un espace aussi réduit avec des inconnus pendant une nuit entière. On négocie sans vraiment se parler qui dort où, qui éteint la lumière en premier, comment on gère le bruit des uns et des autres. L’homme de Grenoble et moi avons fini par échanger quelques mots pendant que le train quittait la banlieue parisienne, ses lumières s’éloignant peu à peu dans l’obscurité. Il faisait ce trajet plusieurs fois par an, disait-il, et préférait toujours le train de nuit à l’avion, non pas par conviction écologique affichée mais simplement parce que, selon ses mots, il n’avait jamais aimé perdre une journée entière à voyager alors qu’il pouvait dormir pendant le trajet et se réveiller déjà arrivé.
La nuit dans le wagon
Le sommeil dans un train n’est jamais un vrai sommeil, plutôt une suite de siestes interrompues par les secousses, les arrêts en gare qu’on devine au ralentissement puis à l’immobilité complète, les annonces étouffées qu’on entend à peine. Vers trois heures du matin, je me suis réveillée alors que le train était arrêté, sans doute à Chambéry ou dans une gare aux alentours, et j’ai relevé légèrement le store de la fenêtre. Le quai était vide, éclairé par une lumière orangée, et un cheminot marchait lentement le long des wagons en vérifiant quelque chose sur chaque porte. Ce genre d’image, un quai désert au milieu de la nuit, a quelque chose de profondément apaisant, une solitude douce qui n’a rien à voir avec l’isolement.
L’étudiante qui rejoignait son travail saisonnier ne dormait pas non plus. On a chuchoté un moment pour ne pas réveiller les deux autres, elle m’a raconté qu’elle faisait ce trajet chaque été depuis trois ans, toujours pour travailler dans le même refuge de montagne, et que malgré la fatigue et le sommeil médiocre du train, elle ne changerait ce rituel pour rien au monde. Il y avait dans sa manière de parler de la montagne une forme d’attachement que je reconnaissais, cette idée qu’un lieu peut devenir une part de soi simplement parce qu’on y retourne encore et encore, saison après saison.
Le réveil dans les montagnes
Ce qui m’a le plus marquée, c’est le réveil. Vers six heures du matin, une lumière différente a commencé à filtrer à travers les stores, plus dure, plus blanche que celle de la plaine. J’ai relevé le store complètement et j’ai découvert les premiers sommets, encore dans la brume du petit matin, des pentes couvertes de sapins qui défilaient à quelques mètres des rails. Le contraste avec le paysage plat que j’avais entrevu la veille au soir avant de m’endormir était saisissant, comme si le train avait traversé, pendant la nuit, non seulement des kilomètres mais un pays entièrement différent.
Le café servi dans un gobelet en carton par le personnel du train, tiède et un peu fade, m’a semblé pourtant l’un des meilleurs cafés de ma vie, bu debout dans le couloir en regardant défiler les vallées qui s’éveillaient. D’autres voyageurs s’étaient levés aussi, silencieux, le visage encore marqué par la nuit courte, mais tous regardaient par la fenêtre avec la même attention, comme si personne ne voulait manquer l’arrivée dans les montagnes.
Ce que la lenteur donne
J’ai souvent pris l’avion pour rejoindre les Alpes, une heure de vol qui vous dépose directement dans un aéroport de vallée, sans transition, sans le temps de comprendre que le paysage a changé. Le train de nuit fait exactement l’inverse: il vous fait traverser physiquement la distance, il vous oblige à ressentir, même endormie, le passage d’un territoire à un autre. Il y a une forme de respect du lieu qu’on rejoint dans cette lenteur, comme si on lui laissait le temps de se préparer à notre arrivée, et nous, le temps de nous préparer à lui.
Je suis descendue du train un peu groggy, les cheveux en bataille, avec cette fatigue particulière des nuits mal dormies mais riches, et j’ai marché jusqu’à la sortie de la gare où l’air sentait déjà le sapin et la pierre froide. L’homme de Grenoble m’a saluée d’un signe de tête avant de disparaître dans la foule du matin, l’étudiante m’a souhaité un bon séjour avant de courir vers le bus qui montait vers son refuge. Je ne les reverrai sans doute jamais, mais cette nuit partagée dans un espace aussi réduit a laissé une empreinte plus durable que bien des dîners entre connaissances plus anciennes.
Depuis, je choisis le train de nuit chaque fois que la destination le permet, non pas pour le confort, qui reste très relatif, mais pour cette sensation particulière de traverser un pays pendant qu’il dort, de se réveiller ailleurs sans avoir eu l’impression de simplement se téléporter. C’est un voyage dans le voyage, une manière de ne rien perdre du chemin parcouru, et je crois que c’est devenu, avec le temps, l’une de mes façons préférées d’arriver quelque part.


