Bonnes adresses

Mon café préféré dans les ruelles de l’Alfama

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Il y a des adresses qu’on garde presque pour soi, par une sorte de pudeur affectueuse, de peur qu’en les partageant trop largement elles finissent par perdre ce qui les rend précieuses. Le petit café que je vais vous présenter fait partie de cette catégorie, et si je me décide finalement à en parler, c’est parce que je crois profondément qu’il mérite d’être visité avec le même respect tranquille que celui que j’ai toujours essayé d’avoir en y entrant.

Une devanture qu’on pourrait manquer

Le café se trouve dans une ruelle de l’Alfama si étroite qu’on pourrait facilement passer devant sans le remarquer, coincé entre une épicerie et un escalier qui monte vers l’un des miradouros du quartier. Aucune enseigne lumineuse, juste un rideau de perles à l’entrée et quelques chaises en bois dépareillées installées directement sur les pavés, à l’ombre d’un citronnier planté dans un grand pot en terre cuite. La première fois que j’y suis entrée, c’était presque par hasard, poussée par la chaleur de l’après-midi et l’envie d’un endroit à l’ombre.

À l’intérieur, l’espace est minuscule, à peine quatre tables, des murs couverts d’azulejos anciens dont certains sont fissurés, des photographies en noir et blanc du quartier accrochées sans ordre apparent, et un comptoir en bois patiné par des décennies de service. C’est Fernanda, la propriétaire, qui tient les lieux depuis qu’elle a repris l’affaire de sa mère. Elle prépare elle-même chaque café, avec une lenteur qui n’a rien à voir avec de la nonchalance mais qui témoigne, au contraire, d’une véritable attention portée à chaque tasse servie.

Le rituel du café et du pastel

Ce que je commande systématiquement, c’est une bica, l’expression locale pour désigner l’espresso serré typique de Lisbonne, accompagnée d’un pastel de nata que Fernanda ne fait pas elle-même mais qu’elle se procure chaque matin auprès d’une pâtisserie voisine tenue par un cousin. Elle les réchauffe légèrement avant de les servir, avec une pincée de cannelle qu’elle ajoute elle-même au dernier moment, un geste qui semble presque rituel tant elle le répète identique à chaque fois.

Ce qui distingue ce café de tant d’autres endroits similaires du quartier, c’est l’absence totale de carte touristique multilingue, l’absence de photos plastifiées des spécialités, l’absence, en somme, de tout ce qui signale habituellement un lieu pensé pour les visiteurs de passage. On y est reçu comme n’importe quel habitué du quartier, ce qui signifie qu’il faut parfois s’armer d’un peu de patience, ou d’un sourire, pour se faire comprendre si l’on ne parle pas portugais.

Une clientèle de quartier avant tout

Les habitués se reconnaissent facilement: un groupe d’hommes plus âgés qui viennent chaque matin discuter en buvant leur café debout au comptoir, une femme qui apporte parfois son petit chien et s’installe toujours à la même table près de la fenêtre, des enfants du quartier qui traversent en courant pour acheter des bonbons dans le bocal en verre posé près de la caisse. J’ai fini, au fil de mes séjours répétés à Lisbonne, par devenir moi-même une sorte d’habituée occasionnelle, reconnue par Fernanda qui, dès qu’elle m’aperçoit, prépare ma bica sans même que j’aie besoin de commander.

Il y a quelque chose de profondément réconfortant dans cette reconnaissance silencieuse, cette manière dont un lieu peut finir par nous accueillir comme un des siens même quand on n’y passe que quelques semaines par an. Je crois que c’est précisément ce sentiment que je cherche, dans chaque ville que je visite: une adresse où l’on cesse d’être une étrangère de passage pour devenir, l’espace d’un café, quelqu’un que l’on reconnaît.

Je me souviens en particulier d’un après-midi pluvieux de novembre, l’un des rares jours de pluie battante que j’ai connus à Lisbonne, où je me suis réfugiée dans ce café presque par nécessité. Fernanda avait allumé une petite radio qui diffusait un vieux fado grésillant, et les quelques clients présents, tous surpris par l’averse, s’étaient resserrés autour du comptoir en riant de leurs vêtements trempés. Ce jour-là, quelqu’un a proposé de partager une bouteille de vinho verde pour se réchauffer, et ce qui devait être une simple pause café s’est transformé en un après-midi entier passé à discuter avec des inconnus devenus, le temps d’une pluie, presque des amis. C’est ce genre de moment imprévisible, impossible à planifier ni à commander sur une carte, qui fait de ce café bien plus qu’une simple adresse où boire un bon espresso.

Le meilleur moment pour y aller

Je recommande toujours d’y passer en fin de matinée, quand la lumière commence à traverser la ruelle en biais et que les habitués du petit déjeuner ont déjà cédé la place à ceux qui viennent faire une pause avant le déjeuner. C’est à ce moment que l’endroit est le plus vivant, sans être jamais bondé, l’espace étant de toute façon trop réduit pour accueillir plus d’une poignée de clients à la fois. Le soir, le café ferme relativement tôt, Fernanda préférant rentrer retrouver sa famille plutôt que de prolonger son service pour capter une clientèle plus touristique et plus tardive, un choix que je respecte profondément même si cela m’a parfois obligée à revenir le lendemain plutôt que de m’attarder après le coucher du soleil.

Si vous montez vers le Miradouro de Santa Luzia ou vers le château Saint-Georges, faites un détour par cette ruelle. Ne cherchez pas de nom sur une devanture, cherchez plutôt le citronnier et les chaises dépareillées, et laissez-vous guider par l’odeur du café qui s’échappe du rideau de perles. Demandez une bica, prenez le temps de la boire assise plutôt que debout, et si Fernanda est là et que le courant passe, n’hésitez pas à échanger quelques mots, même dans un portugais hésitant mêlé de gestes. C’est exactement ainsi que j’ai fini, moi, par tomber amoureuse de cette adresse minuscule, et je crois sincèrement qu’elle mérite d’être découverte avec la même lenteur que celle qu’elle impose naturellement à quiconque en franchit le rideau de perles.

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