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Il existe, dans les collines du Luberon, à quelques kilomètres des villages les plus photographiés de la région, une petite auberge que je recommande rarement en public, tant j’ai peur qu’elle finisse un jour envahie par le succès qu’elle mériterait pourtant amplement. Je vais faire une exception ici, avec la conviction que ceux qui prendront la peine de la chercher sauront la traiter avec le même soin que celui que ses propriétaires y mettent depuis des années.
Un mas en pierre au bout d’un chemin
Pour rejoindre l’auberge, il faut quitter la route principale qui relie les villages perchés du Luberon et s’engager sur un chemin de terre bordé de vignes et de champs de lavande, praticable mais suffisamment cahoteux pour décourager les visiteurs pressés. Après une dizaine de minutes de route, on aperçoit enfin le mas, un ancien corps de ferme en pierre sèche restauré avec un soin qui respecte scrupuleusement l’architecture d’origine, entouré d’un jardin où poussent en désordre apparent des rosiers, des oliviers centenaires et des massifs de lavande qui embaument l’air dès qu’on descend de voiture.
C’est Odile et Bernard qui tiennent ce lieu depuis qu’ils ont quitté Paris, il y a de nombreuses années maintenant, pour reprendre ce qui n’était alors qu’une bâtisse à moitié en ruine. Ils ont tout restauré eux-mêmes, chambre après chambre, en récupérant des meubles anciens dans les brocantes de la région, en choisissant des tissus provençaux sans jamais tomber dans le cliché touristique du coq et du soleil imprimés partout.
Les chambres, simples et justes
Il n’y a que quelques chambres, chacune différente, avec des sols en tomettes anciennes, des poutres apparentes et des volets qui laissent filtrer, le matin, une lumière dorée particulière à cette région. Ma chambre préférée, celle que je demande systématiquement quand elle est disponible, donne directement sur le jardin et sur la vallée en contrebas, avec une petite terrasse suffisamment grande pour y installer une chaise et regarder le soleil se coucher derrière les collines, un verre de vin rosé local à la main.
Il n’y a pas de télévision dans les chambres, pas de décoration surchargée, rien qui vienne distraire de l’essentiel: le silence, la lumière, et cette sensation d’être véritablement coupée du monde tout en restant à une distance raisonnable des villages environnants pour qui voudrait explorer la région dans la journée.
Les repas, autour d’une grande table
Ce qui rend cette auberge vraiment particulière, c’est la table d’hôtes qu’Odile organise certains soirs, quand elle en a envie et que suffisamment de clients sont présents pour justifier l’effort. Tout le monde se retrouve alors autour d’une longue table en bois installée sous une tonnelle couverte de vigne, dans le jardin, pour un repas composé exclusivement de produits locaux, souvent cultivés dans le potager attenant à la maison. Je me souviens d’un dîner en particulier, un soir de fin d’été, où Bernard avait sorti une dizaine de bouteilles de vin de producteurs voisins, où les conversations passaient sans effort du français à l’anglais selon les convives présents, un couple hollandais, une famille belge, un homme seul venu d’on ne sait où qui s’est révélé être un ancien sommelier reconverti dans la photographie.
Odile cuisine principalement avec les légumes du jardin et les produits qu’elle trouve au marché du village voisin deux fois par semaine, sans jamais se soucier de proposer un menu figé. Ce soir-là, nous avons mangé une ratatouille préparée avec une lenteur qui n’existe presque plus dans la restauration habituelle, un plat qui avait mijoté toute l’après-midi et dont chaque légume gardait pourtant sa texture propre, suivie d’un fromage de chèvre produit par un voisin éleveur et d’une tarte aux abricots dont les fruits venaient d’un arbre planté dans le jardin même.
Le rythme des journées
Les journées, à l’auberge, s’organisent naturellement autour de la chaleur. Le matin, on peut partir explorer les villages perchés voisins ou simplement marcher dans les chemins de vigne environnants, avant que le soleil ne devienne trop fort. L’après-midi appelle presque inévitablement une pause à l’ombre du grand tilleul planté devant la maison, ou une baignade dans la petite piscine naturelle qu’Odile et Bernard ont fait construire en pierre, intégrée au paysage plutôt qu’imposée dessus, avec de l’eau qui reste toujours étonnamment fraîche même au cœur de l’été.
Bernard, ancien professeur d’histoire, aime raconter aux clients qui le souhaitent l’histoire du mas et de la région, les techniques de construction en pierre sèche, les usages agricoles anciens du Luberon avant que le tourisme ne transforme progressivement l’économie locale. Ces conversations, souvent improvisées autour d’un café du matin sur la terrasse, valent largement n’importe quelle visite guidée payante des environs.
Pourquoi j’y retourne
Je suis retournée dans cette auberge plusieurs fois au fil des années, à chaque saison, et je n’ai jamais été déçue par ce que j’y ai trouvé, peut-être parce qu’Odile et Bernard ne cherchent jamais à en faire trop, à multiplier les services ou à transformer leur maison en établissement standardisé. Ils accueillent un nombre volontairement limité de clients à la fois, ce qui préserve cette atmosphère familiale et cette attention personnelle qui font, selon moi, toute la différence entre une chambre d’hôtes ordinaire et un vrai lieu de vie partagé.
Si vous cherchez la piscine à débordement avec vue panoramique et le service cinq étoiles, cette auberge n’est probablement pas pour vous. Mais si vous cherchez un endroit où ralentir vraiment, où manger des légumes qui ont poussé à quelques mètres de votre assiette, où discuter avec des inconnus autour d’une table commune jusqu’à ce que la nuit tombe et que les étoiles apparaissent au-dessus des collines, je crois que vous y trouverez, comme moi, une raison d’y revenir.


