Bonnes adresses

Une pension au cœur de l’Albaicin, à Grenade

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Je n’avais réservé cette pension que parce que les hôtels du centre de Grenade affichaient tous complet pour les trois nuits qui m’intéressaient, et je n’imaginais pas que ce choix par défaut deviendrait l’une des adresses que je recommande le plus souvent depuis. La Pensión Casa del Aljibe, nichée dans une ruelle étroite du quartier de l’Albaicin, m’a accueillie un soir d’octobre alors que je peinais à retrouver mon chemin dans un dédale de venelles blanchies à la chaux qui montent et redescendent sans logique apparente.

Trouver l’adresse, déjà une aventure

Aucune voiture ne peut accéder à cette partie de l’Albaicin, et j’ai dû abandonner mon taxi au pied de la colline pour finir à pied, valise à la main, sur des pavés irréguliers qui ont mis à l’épreuve mes roulettes autant que ma patience. C’est un homme assis devant sa porte, en train de fumer tranquillement, qui m’a indiqué la bonne ruelle, celle qui grimpe juste après une petite fontaine où l’eau coule en continu depuis, m’a-t-il assuré, l’époque des Maures.

La pension elle-même occupe une ancienne maison du dix-septième siècle organisée autour d’un patio intérieur planté d’un citronnier, où le petit déjeuner est servi chaque matin sur une table en bois usée par des décennies de coudes appuyés dessus. Le carrelage andalou, aux motifs géométriques bleus et blancs, recouvre le sol du patio jusqu’aux marches de l’escalier qui mène aux chambres.

Une vue que je n’ai pas oubliée

Ma chambre, minuscule mais impeccable, donnait sur une petite terrasse commune partagée avec deux autres chambres, d’où l’on aperçoit l’Alhambra qui se découpe sur la colline voisine, dorée au coucher du soleil. J’ai passé ma première soirée là, un verre de vin blanc froid à la main acheté à l’épicerie du coin, à regarder les projecteurs s’allumer un à un sur les tours de la forteresse, pendant que les cloches de l’église San Nicolás sonnaient quelque part derrière moi.

Le propriétaire, Rafael, un homme d’une soixantaine d’années né dans ce même quartier, m’a raconté ce soir-là que sa grand-mère avait vécu dans cette maison bien avant qu’elle ne devienne une pension, et qu’il avait longtemps hésité avant d’ouvrir les portes de la maison familiale aux voyageurs. Il m’a montré, sur le mur du couloir, une photo en noir et blanc de sa grand-mère justement assise dans ce même patio, sous ce même citronnier, quelque soixante-dix ans plus tôt.

Rafael m’a dit une phrase que je n’ai jamais oubliée : ici, on ne loue pas une chambre, on prête un morceau de notre histoire pendant quelques nuits.

Le petit déjeuner comme un rituel

Chaque matin, la pension servait un petit déjeuner simple mais généreux : pain grillé frotté à la tomate et arrosé d’huile d’olive, jambon serrano coupé fin, café serré préparé à l’ancienne dans une petite cafetière italienne posée directement sur le feu. Rafael passait toujours quelques minutes à table avec ses hôtes, curieux de savoir d’où ils venaient et ce qu’ils comptaient visiter dans la journée, avant de recommander invariablement d’éviter les heures les plus chaudes pour grimper jusqu’au Mirador de San Nicolás, à cinq minutes à peine de la pension.

J’ai suivi son conseil un soir, et j’ai retrouvé là un rassemblement informel de musiciens de rue jouant de la guitare flamenca face à l’Alhambra illuminée, entourés de voyageurs et d’habitants assis à même le muret de pierre, dans une ambiance que je n’ai retrouvée nulle part ailleurs pendant mon séjour à Grenade.

Pourquoi j’y retournerais

Ce qui distingue cette pension de tant d’autres hébergements que j’ai fréquentés, ce n’est pas le confort, plutôt modeste, ni même la vue, magnifique mais partagée avec d’autres chambres. C’est cette sensation d’être reçue chez quelqu’un plutôt que logée dans un établissement anonyme, avec un propriétaire qui connaît son quartier par cœur et qui prend visiblement plaisir à le faire découvrir, une ruelle à la fois.

Informations pratiques

  • Réserver avec plusieurs semaines d’avance : la pension ne compte que six chambres et affiche vite complet.
  • Prévoir une valise légère ou un sac à dos : l’accès se fait uniquement à pied sur des pavés en pente.
  • Demander une chambre côté terrasse si possible, pour profiter de la vue sur l’Alhambra au coucher du soleil.
  • Réserver aussi, dès l’arrivée, un créneau pour la visite de l’Alhambra elle-même, les billets partant vite en haute saison.

Le quartier, au-delà de la pension

L’Albaicin tout entier mérite qu’on s’y attarde au-delà de la pension elle-même, et Rafael a insisté chaque matin pour me tracer, sur une carte froissée toujours posée près de la cafetière, un nouvel itinéraire de ruelles à explorer. C’est ainsi que j’ai découvert le Carmen de la Victoria, un jardin privé ouvert au public certains après-midi, planté de cyprès et de myrtes centenaires, d’où l’on domine tout le quartier de Sacromonte voisin, connu pour ses habitations troglodytes creusées à même la colline.

J’ai aussi suivi son conseil d’éviter les restaurants situés directement sur la Plaza Nueva, trop touristiques à son goût, pour préférer une petite bodega sans nom apparent nichée dans une cave voûtée de la Calle Elvira, où l’on sert encore les tapas gratuitement avec chaque boisson commandée, une tradition grenadine que je n’avais retrouvée nulle part ailleurs en Andalousie, pas même à Séville.

Les autres hôtes, une communauté improvisée

Ce que je n’avais pas anticipé en réservant une petite pension plutôt qu’un hôtel, c’est la proximité qu’elle crée entre voyageurs. Le patio commun, avec ses cinq tables à peine, m’a mise en contact chaque matin avec les mêmes visages : un couple de retraités belges venu pour la troisième fois en dix ans, un photographe canadien qui documentait les façades de l’Albaicin pour un projet personnel, une famille espagnole venue rendre visite à des cousins du quartier. Le soir de mon deuxième jour, Rafael a improvisé un apéritif commun sur la terrasse, sortant une bouteille de vin de Jerez et des olives marinées par ses soins, sans autre raison que le plaisir de réunir ses hôtes du moment.

C’est au cours de cette soirée que le photographe canadien m’a convaincue de me lever avant l’aube le lendemain pour aller photographier l’Alhambra depuis le Mirador de San Nicolás avant l’arrivée des groupes, un conseil que je n’ai pas regretté une seconde en découvrant la forteresse baignée d’une lumière rose presque irréelle, sans personne d’autre que quelques photographes matinaux et un vendeur de churros qui installait déjà son stand.

Le soir où j’ai failli rater mon vol

Je garde un souvenir particulier de ma dernière soirée, quand Rafael, apprenant que je repartais tôt le lendemain, a insisté pour préparer lui-même mon petit déjeuner la veille au soir, sachant que je partirais avant l’heure habituelle du service. Il m’a réveillée avec un simple mot glissé sous ma porte, m’indiquant où trouver le café déjà préparé et le pain frais qu’il était allé chercher spécialement tôt à la boulangerie du coin. Ce genre d’attention, minuscule en apparence, m’a marquée bien plus que n’importe quelle prestation cinq étoiles vécue ailleurs.

Je suis repartie de Grenade avec l’adresse de Rafael soigneusement notée dans mon carnet, et la certitude que ce sont souvent les réservations de dernière minute, celles qu’on fait un peu dépitée faute de mieux, qui donnent les souvenirs les plus durables.

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