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Je cherchais un endroit pour tuer deux heures avant mon train et je suis tombée sur Les Mots Filants, une librairie-café coincée entre deux immeubles du quartier du Bouffay, à Nantes. La devanture ne payait pas de mine, une simple porte en bois peinte en vert bouteille et une vitrine encombrée de piles de livres d’occasion, sans logo tape-à-l’œil ni promesse marketing. C’est exactement le genre d’endroit devant lequel je serais passée sans m’arrêter si je n’avais pas eu, ce jour-là, tout mon temps devant moi.
Une salle qui ne ressemble à rien d’autre
À l’intérieur, l’espace se déploie en longueur, avec des étagères de livres qui montent jusqu’au plafond d’un côté, et une dizaine de petites tables en bois dépareillées de l’autre, chacune éclairée par une lampe différente récupérée on ne sait où. Rien n’est assorti, rien n’est pensé pour Instagram, et c’est justement ce qui rend l’endroit si agréable : on sent que chaque objet, chaque chaise, chaque tasse ébréchée a une histoire propre plutôt que d’avoir été commandée en lot pour composer une ambiance.
Le fond de la salle donne sur une petite cour intérieure pavée, avec deux tables en fer forgé posées entre des pots de géraniums un peu envahissants. C’est là que je me suis installée, avec un café allongé et un carnet, en pensant repartir au bout d’une demi-heure. Je n’ai pas vu le temps passer avant de vérifier l’heure sur mon téléphone et de réaliser, avec un léger sursaut, qu’il ne me restait plus que vingt minutes pour rejoindre la gare.
Le patron, ancien libraire, aujourd’hui simplement passionné
J’ai fini par discuter avec le patron, un homme d’une cinquantaine d’années qui avait tenu une vraie librairie pendant quinze ans avant que le loyer du centre-ville ne le pousse à fermer et à ouvrir, deux rues plus loin, ce format hybride qui lui permet, dit-il, de survivre grâce au café tout en continuant de vendre des livres qu’il aime vraiment. Il connaissait chaque titre de ses étagères par cœur, pas dans le sens commercial du terme, mais parce qu’il les avait tous lus lui-même avant de décider de les proposer.
Quand je lui ai demandé un conseil de lecture sur la région, il a disparu deux minutes derrière une étagère et m’a tendu un roman d’un auteur nantais que je ne connaissais pas, en me disant simplement : « Celui-là, je ne le mets jamais en vitrine, il se vend tout seul auprès des gens qui prennent le temps de demander. » J’ai acheté le livre. Je l’ai lu dans le train, deux heures plus tard, sur un tout autre train que celui que j’avais prévu de prendre.
Le café, simple mais juste
La carte ne cherche pas à impressionner : quelques cafés, des thés en vrac dans des boîtes en métal alignées derrière le comptoir, des parts de gâteau maison qui changent selon les jours et l’humeur de la personne qui les prépare. J’ai pris un gâteau au yaourt et au citron, servi dans une assiette dépareillée du reste de la vaisselle, avec une générosité qui contrastait agréablement avec les portions calibrées qu’on trouve souvent dans les cafés plus soignés visuellement.
Rien n’était cher, rien n’était particulièrement raffiné non plus. C’était juste bon, préparé sans esbroufe, dans un cadre qui donnait envie de rester bien après avoir fini sa tasse. Je crois que c’est exactement la différence entre un café qu’on visite une fois pour la photo et un endroit auquel on pense encore des mois plus tard : ce n’est jamais une question de perfection, c’est une question d’atmosphère qu’on n’a pas envie de quitter.
Un lieu qui vit au rythme de ses habitués
Pendant les deux heures que j’y ai passées, j’ai vu défiler une petite faune très locale : un étudiant plongé dans ses révisions à une table du fond, deux amies qui se retrouvaient visiblement chaque semaine au même endroit, une femme âgée venue simplement échanger trois livres qu’elle avait terminés contre trois autres, dans un système de troc informel que le patron semblait pratiquer avec ses clients réguliers. Personne ne parlait fort, personne ne consultait frénétiquement son téléphone. L’endroit imposait, sans jamais l’exiger, un rythme plus lent que celui de la rue.
J’ai raté mon train ce jour-là, et j’ai pris le suivant sans regret particulier, avec un livre neuf dans mon sac et la certitude d’avoir trouvé, par accident, l’un de ces lieux qui donnent tout leur sens à l’expression bonne adresse : un endroit qu’on a envie de recommander sans réserve, précisément parce qu’il ne cherche à impressionner personne.
Une étagère à part, pour les auteurs de la région
En attendant mon nouveau train, j’ai fini par explorer plus attentivement les étagères, et j’ai découvert, tout au fond, une petite section entièrement consacrée aux auteurs nantais et plus largement ligériens, contemporains comme plus anciens. Le patron m’a expliqué qu’il tenait à cette étagère depuis l’ouverture, même si elle ne représentait qu’une part modeste de ses ventes, parce qu’elle lui permettait de mettre en avant un travail éditorial qu’il jugeait sous-représenté dans les grandes librairies du centre-ville, davantage tournées vers les nouveautés nationales et les têtes de gondole.
Il m’a aussi montré un petit carnet posé sur le comptoir, dans lequel les clients laissaient des recommandations manuscrites pour les suivants, une phrase ou deux sur un livre qui les avait marqués, glissées entre les pages sans ordre particulier. J’ai pris le temps d’en lire quelques-unes avant de partir, certaines écrites d’une main hésitante, d’autres visiblement rédigées par des habitués revenus année après année. J’ai fini par y ajouter la mienne, sur un roman que j’avais lu l’été précédent, sans grande conviction que quelqu’un la lirait un jour, mais avec le sentiment agréable de participer, l’espace d’une phrase, à la vie de cet endroit.
Un détail qui en dit long
Un dernier détail m’a marquée avant de partir attraper mon train : sur le comptoir, à côté de la caisse, une coupelle proposait aux clients de laisser la monnaie qu’ils voulaient bien donner en trop, sans obligation, pour financer l’achat de livres destinés à une association du quartier qui organise des ateliers de lecture pour des enfants. Le patron n’en faisait aucune publicité, aucune affiche, aucun logo d’association bien visible. C’était juste posé là, discrètement, comme une évidence pour qui voulait y participer.
J’ai glissé quelques pièces avant de sortir, sans grande cérémonie non plus, et j’ai repensé à ce geste pendant tout le trajet en train. Ce n’était pas grand-chose, objectivement, mais ça complétait parfaitement l’image que je m’étais faite de l’endroit en deux heures : un lieu tenu par quelqu’un qui pense les livres comme un bien commun avant de les penser comme un commerce, et qui a réussi, sans grand discours, à faire de sa librairie-café un point d’ancrage discret pour tout un quartier.
Si vous y allez
Les Mots Filants n’ouvre pas très tôt le matin, et ferme relativement tôt le soir, sur un rythme qui ressemble davantage à celui d’une librairie qu’à celui d’un café branché pensé pour les soirées. Le mieux, je crois, est d’y aller sans objectif précis, comme moi ce jour-là, plutôt que de le caser entre deux visites minutées. C’est un endroit qui se mérite un peu de disponibilité d’esprit, et qui, en échange, offre exactement ce qu’on ne savait pas chercher.
Je suis repassée devant, l’année suivante, lors d’un autre passage à Nantes. Le patron m’a reconnue, ou a fait semblant très habilement, et m’a demandé si j’avais aimé le roman qu’il m’avait conseillé. Je lui ai dit oui, sincèrement, et il a eu ce petit sourire satisfait des libraires qui savent qu’ils ont fait mouche. J’ai repris un café, à la même table dans la cour, et j’ai de nouveau failli manquer mon train.


