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Trois jours à Lisbonne, entre fado et lumière d’automne

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Je suis arrivée à Lisbonne un jeudi soir de novembre, avec un sac trop lourd et l’adresse d’une chambre chez l’habitant dans l’Alfama griffonnée sur un bout de papier. Le taxi grimpait des rues si étroites que le rétroviseur frôlait les façades peintes, et j’ai compris tout de suite que cette ville ne se visite pas vraiment, elle se grimpe, marche après marche, essoufflement après essoufflement.

L’Alfama, le quartier qui a gardé son âge

Mon hôtesse, Fátima, m’avait prévenue en me tendant les clés : « ici, tout le monde se perd la première fois, même les gens du quartier d’à côté ». Elle avait raison. Les ruelles de l’Alfama ne suivent aucune logique cartésienne, elles suivent la colline, et c’est justement ce qui les rend fascinantes. Le linge sèche encore aux fenêtres, les vieilles dames discutent sur le pas de leur porte, et à chaque détour on tombe sur un petit café qui n’a pas changé de carte depuis vingt ans.

J’ai pris l’habitude, chaque matin, d’aller boire mon café au comptoir de la Pastelaria Alfama Doce, une adresse minuscule où le patron sert le galão dans un verre encore chaud du lave-vaisselle. Ce n’est pas le meilleur café de la ville, sans doute, mais c’est là que j’ai commencé à comprendre le rythme lisboète : lent le matin, animé le soir.

Le tram 28, entre cliché et vrai plaisir

Je sais que le tram 28 est sur toutes les photos, dans tous les guides, et qu’il traîne une réputation de piège à touristes. J’y suis montée quand même, un mardi en fin d’après-midi, en évitant sciemment le départ du Martim Moniz où la file s’étirait déjà sur le trottoir. Je l’ai pris plus loin, à un arrêt discret près de Graça, et j’ai eu la chance de voyager presque seule pendant deux stations, le nez collé à la vitre, à regarder les façades défiler à hauteur de balcon.

Le tram grince, penche dans les virages, frôle les murs. C’est inconfortable et un peu ridicule, et pourtant je comprends pourquoi tout le monde y tient : il traverse en vingt minutes les collines que la ville a mis des siècles à apprivoiser.

Belém, loin de l’agitation du centre

J’ai pris le tram 15 un matin pour descendre jusqu’à Belém, et c’est là, je crois, que Lisbonne m’a le plus surprise. Le monastère des Hiéronymites impose son calcaire clair face au Tage, et j’y suis restée presque une heure assise sur les marches extérieures, à regarder la lumière changer sur la pierre sculptée. Un peu plus loin, devant la Pastelaria de Belém, la file d’attente pour les pastéis originaux serpentait déjà, mais j’ai préféré m’installer à l’intérieur, dans une des salles carrelées d’azulejos, pour manger mon pastel encore tiède avec de la cannelle.

Ce que j’ai retenu de Belém, ce n’est pas le monument, c’est la lenteur qu’il impose. On ne peut pas courir devant le Tage.

Le Bairro Alto la nuit, autrement qu’on ne l’imagine

On m’avait décrit le Bairro Alto comme un quartier de fête bruyant, et le vendredi soir, il l’est. Mais j’y suis retournée un lundi, et j’ai découvert un tout autre visage : des bars presque vides où les patrons prenaient le temps de raconter l’histoire du fado qu’ils passaient en fond sonore. Dans une petite salle de la Rua da Barroca, un guitariste s’est mis à jouer sans prévenir, presque pour lui-même, et les trois clients présents se sont tus d’un coup. Ce silence collectif, spontané, reste l’un des moments les plus justes de mon séjour.

Manger dans une tasca plutôt que dans le centre

Les premiers jours, j’ai mangé dans les rues touristiques du Chiado, avec des menus traduits en cinq langues et des prix qui grimpaient sans que la qualité suive. C’est un chauffeur de tuk-tuk, croisé par hasard alors que je demandais mon chemin, qui m’a orientée vers une tasca de la Mouraria, le quartier voisin de l’Alfama, réputé plus populaire et moins photographié. La salle comptait six tables, une ardoise manuscrite en portugais uniquement, et une patronne qui a fini par m’apporter ce qu’elle jugeait bon plutôt que ce que j’avais commandé, une bacalhau à brás généreuse et un verre de vinho verde servi glacé.

Ce repas, plus que n’importe quel monument, m’a donné le sentiment d’être enfin dans la vraie Lisbonne, celle qui continue de vivre une fois les visiteurs de la journée rentrés dans leurs hôtels du centre.

Le Cais do Sodré, entre marché et gares

J’ai découvert un peu par hasard le quartier du Cais do Sodré, en cherchant la gare pour rejoindre Cascais un après-midi. Le Mercado da Ribeira, connu pour sa partie Time Out Market souvent bondée le soir, cache à l’étage et sur les côtés une partie plus discrète, fréquentée par des habitants venus faire leurs courses de fruits et légumes plutôt que dîner. J’y suis retournée un mardi midi, loin de l’affluence du dîner, et j’ai pu m’installer sans attendre devant un comptoir de poisson grillé tenu par la même famille depuis plusieurs décennies, à en croire les photos jaunies accrochées derrière la caisse.

Le musée des Azulejos, un détour presque désert

Peu de visiteurs poussent jusqu’au Musée national de l’Azulejo, installé dans un ancien couvent à l’écart du centre, un peu à l’extérieur de l’Alfama vers l’est. Le trajet en bus m’a semblé long pour ce que j’en attendais, mais la grande fresque en carreaux de faïence représentant Lisbonne avant le tremblement de terre de 1755 vaut à elle seule le déplacement. J’ai passé presque une heure devant cette œuvre, en repérant les rues et les monuments disparus, ceux que la ville a dû reconstruire entièrement après la catastrophe. Le cloître, silencieux, contrastait fortement avec l’agitation du centre-ville que je venais de quitter.

C’est aussi dans ce musée que j’ai compris pourquoi les azulejos recouvrent autant de façades lisboètes : au-delà de la décoration, ils protègent les murs de l’humidité et de la chaleur, une fonction pratique que la plupart des visiteurs, moi la première avant ce jour-là, ignorent complètement.

Ce que je changerais si je revenais

Je ne suis pas allée à Sintra, faute de temps, et je le regrette un peu. En revanche, j’ai passé trop de temps à chercher le meilleur miradouro alors qu’ils se valent presque tous : celui de Santa Luzia pour les azulejos, celui de Graça pour la vue dégagée, celui de Nossa Senhora do Monte pour le coucher de soleil sans la foule de Santa Catarina. La prochaine fois, j’irai simplement au plus proche de là où je me trouve, sans chercher la photo parfaite.

  • Marcher tôt le matin dans l’Alfama, avant l’ouverture des boutiques de souvenirs
  • Prendre le tram 15, moins photogénique que le 28 mais tout aussi efficace pour rejoindre Belém
  • Réserver une soirée fado dans une petite salle plutôt que dans un grand restaurant touristique

Lisbonne ne cherche pas à impressionner. Elle laisse les collines et la lumière faire le travail, et c’est peut-être pour ça que j’y suis retournée deux fois depuis ce premier voyage de novembre.

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