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Sur l’eau noire des fjords de Norvège

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Je me souviens du moment précis où le moteur du bateau s’est tu, quelque part entre Flåm et Gudvangen, et où le silence qui a suivi m’a fait l’effet d’une porte qui se referme sur le monde bruyant. J’étais partie en Norvège avec une idée assez floue, celle de voir des paysages qui dépassent l’entendement, et c’est seulement là, sur ce petit bateau presque vide un mardi de fin août, que j’ai compris ce que ce pays voulait vraiment me raconter.

Bergen, la ville qui commence par la pluie

Tout voyage dans les fjords commence, ou presque, par Bergen. J’y suis arrivée sous une pluie fine qui n’a pas cessé pendant deux jours, et j’ai fini par comprendre pourquoi les habitants en parlent avec une tendresse presque comique. La pluie fait partie du décor autant que les maisons en bois du quartier de Bryggen, alignées comme des dominos colorés au bord de l’eau. J’ai passé une matinée entière à errer dans les ruelles étroites entre ces façades, à l’abri sous les auvents, en écoutant le bruit de l’eau qui dégouline sur le bois vieux de plusieurs siècles.

Le marché aux poissons, juste en contrebas, m’a offert mon premier vrai repas norvégien : un bol de soupe de crevettes fumante, mangé debout, les mains encore froides. Ce n’est qu’après avoir passé cette étape, un peu bousculée par le rythme de la ville, que j’ai pris le train puis le bateau vers l’intérieur des terres, là où les fjords commencent vraiment à se refermer sur vous.

Le Sognefjord, ou l’art de se sentir minuscule

Le Sognefjord est le plus long de Norvège, et on n’en mesure la démesure qu’en le parcourant lentement, sur l’eau. Les parois rocheuses montent si haut de chaque côté qu’elles finissent par avaler la lumière en fin d’après-midi. J’ai vu des cascades tomber directement dans le fjord, sans prévenir, comme des rubans blancs jetés depuis le sommet des falaises. À un moment, le bateau a longé une paroi si proche que j’ai pu sentir l’air frais et humide qui s’en dégageait, un souffle presque animal.

C’est un paysage qui rend humble. On mesure sa propre taille face à ces murs de pierre vieux de plusieurs millions d’années, sculptés par des glaciers qui ont depuis longtemps disparu. Je n’ai pas beaucoup parlé pendant cette traversée, et je crois que personne autour de moi n’en avait envie non plus.

Undredal, le hameau qu’on ne trouve pas par hasard

C’est en discutant avec le capitaine du bateau que j’ai entendu parler d’Undredal, un minuscule hameau accessible seulement par une route étroite ou par l’eau, connu pour son fromage de chèvre brun et sa petite église en bois qui ne compte qu’une trentaine de places assises. Je m’y suis arrêtée un après-midi, presque par curiosité, et j’y suis restée bien plus longtemps que prévu.

Le village compte à peine plus d’une centaine d’habitants et autant de chèvres, semble-t-il, tant elles occupaient les pentes autour des maisons. J’ai acheté un morceau de geitost, ce fromage brun au goût caramélisé qui surprend la première fois, et je l’ai mangé assise sur un ponton, les pieds ballants au-dessus de l’eau glacée, en regardant les nuages se déchirer lentement sur les crêtes.

Ce que les fjords m’ont appris, c’est que la grandeur n’a pas besoin de bruit. Elle se suffit à elle-même, et c’est à nous de ralentir suffisamment pour l’entendre.

Se déplacer sans se presser

La tentation, en Norvège, est de vouloir tout voir en peu de temps, d’enchaîner les fjords comme on coche une liste. J’ai vite abandonné cette idée. Le pays se traverse en train, en bus, en ferry, souvent les trois dans la même journée, et chaque changement impose une pause, un temps mort qu’on finit par apprécier. Le trajet en train entre Myrdal et Flåm, en particulier, descend à flanc de montagne avec une lenteur presque théâtrale, s’arrêtant même quelques minutes devant la cascade de Kjosfossen pour qu’on puisse en admirer la puissance.

Je garde aussi le souvenir d’un dîner improvisé dans une petite pension près d’Aurland, où la propriétaire nous a servi un ragoût de renne sans nous demander notre avis, en nous expliquant simplement que c’était ce qu’on mangeait là, en cette saison. C’était bon, dense, et parfaitement raccord avec le paysage qu’on venait de traverser.

Quelques repères pratiques

  • Privilégier la fin de l’été (fin août, début septembre) pour éviter la foule tout en gardant des journées encore longues.
  • Le pass ferroviaire régional permet de combiner train, bus et bateau sans réserver chaque trajet séparément.
  • Emporter une veste imperméable même en été : le temps change en quelques minutes dans les fjords.
  • Réserver les petites pensions familiales plutôt que les hôtels des grandes villes, pour des rencontres plus vraies.

Flåm et la vallée d’Aurland

Le village de Flåm, malgré sa petite taille, sert de point de passage à presque tous les voyageurs qui remontent le Sognefjord, et j’y ai d’abord craint une ambiance trop touristique à cause des bateaux de croisière qui y accostent parfois. Il suffit pourtant de marcher vingt minutes hors du port pour retrouver le calme, sur un chemin qui longe la rivière et remonte doucement la vallée d’Aurland, entre des fermes isolées et des chevaux islandais aux crinières épaisses broutant sans se soucier des randonneurs.

J’ai croisé, sur ce chemin, un fermier qui réparait une clôture et qui m’a proposé, sans que je demande rien, un verre d’eau tirée directement d’une source derrière sa maison. Nous avons échangé quelques mots en anglais approximatif, lui sur la rudesse des hivers, moi sur la douceur du mois d’août qu’il jugeait presque trop chaud à son goût. Ce genre de rencontre improvisée, je le sais maintenant, est l’une des raisons pour lesquelles je reviens si souvent aux voyages lents plutôt qu’aux circuits organisés.

La lumière qui ne se couche jamais tout à fait

Voyager en Norvège en fin d’été, c’est aussi apprivoiser une lumière particulière, celle des nuits qui ne s’assombrissent jamais complètement. Depuis la fenêtre de ma chambre à Aurland, vers vingt-trois heures, le ciel gardait encore une teinte bleu pâle au-dessus des crêtes, et j’ai pris l’habitude de sortir marcher seule le long du fjord à cette heure incertaine, où le monde semblait suspendu entre le jour et la nuit. Le clapotis de l’eau contre les pontons en bois était le seul bruit qui accompagnait ces promenades, et je n’ai jamais réussi à recréer ailleurs cette sensation de calme absolu.

C’est aussi à cette heure que j’ai vu, une seule fois, un phoque sortir la tête de l’eau à quelques mètres de la rive, m’observer un instant avec une curiosité tranquille, puis disparaître sans un bruit. Je suis restée immobile un long moment après, presque certaine d’avoir imaginé la scène, avant de retrouver la même certitude en en parlant le lendemain matin avec la propriétaire de la pension, qui m’a confirmé que les phoques remontaient parfois jusque-là en cette saison.

Ce que j’en ramène

Je n’ai pas de photo qui rende justice à ce que j’ai vu là-bas. Les fjords sont trop grands pour un cadre, trop silencieux pour un souvenir bruyant. Ce qui reste, c’est une sensation physique, celle d’avoir été très petite face à quelque chose d’ancien et d’indifférent à ma présence, et d’en être sortie apaisée plutôt qu’écrasée. Je pense souvent à Undredal quand je cherche un peu de calme dans mon quotidien parisien, à ce ponton, à ce fromage brun, à ce silence qui n’attendait rien de moi.

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