Cet article peut contenir des liens affiliés. Si vous réservez ou achetez via ces liens, À la Croisée des Chemins peut percevoir une petite commission, sans surcoût pour vous. En savoir plus.
Je n’avais jamais pensé à la Sardaigne comme à une destination en soi, plutôt comme une escale qu’on associe vaguement à la Corse voisine. C’est une amie qui m’a convaincue d’y passer dix jours, en me promettant que je changerais d’avis avant même d’avoir posé mes valises. Elle avait raison, et le changement s’est opéré dès la sortie de l’aéroport d’Olbia, quand j’ai vu pour la première fois le maquis descendre jusqu’à une mer d’une transparence presque inquiétante.
La Costa Smeralda, et ce qu’elle cache derrière
La Costa Smeralda a une réputation de luxe qui précède la région, avec ses yachts amarrés à Porto Cervo et ses villas dissimulées dans le maquis. J’ai traversé cette partie de la côte sans m’y attarder, davantage intriguée par ce qui se trouvait juste derrière : des criques accessibles seulement à pied, où l’on croise plus de chèvres que de touristes. À Cala Liscia Ruja, j’ai marché vingt minutes sur un sentier caillouteux pour atteindre une plage presque vide, et j’ai compris que la vraie Sardaigne demandait un peu d’effort pour se révéler.
Les nuraghi, quand la pierre raconte une histoire
Ce qui m’a le plus étonnée en Sardaigne, ce sont les nuraghi, ces tours de pierre massives construites il y a plus de trois mille ans, disséminées par milliers sur l’île. J’ai visité le site de Su Nuraxi, près de Barumini, guidée par un archéologue local qui parlait de ces murs avec une passion presque familiale, comme s’il s’agissait de sa propre maison. Il m’a expliqué que personne ne savait vraiment à quoi ces tours servaient exactement, entre habitat, forteresse et lieu de culte, et cette part de mystère m’a marquée plus que n’importe quelle certitude archéologique.
J’ai grimpé sur les vestiges avec précaution, sentant sous mes doigts des pierres taillées par des mains disparues depuis des millénaires, et j’ai eu ce vertige particulier qu’on ressent face à un temps qu’on n’arrive pas vraiment à mesurer.
Cagliari, capitale discrète
Cagliari ne cherche pas à séduire immédiatement. C’est une ville qui se mérite, avec son quartier historique de Castello perché sur une colline d’où l’on domine toute la baie. J’y suis montée un soir, à l’heure où les martinets tournoient au-dessus des toits en poussant des cris aigus, et j’ai regardé le soleil descendre derrière les étangs salés où nichent des flamants roses. Oui, des flamants roses, en pleine ville, dans les marais de Molentargius, un contraste que je n’ai jamais réussi à expliquer sans que mon interlocuteur lève un sourcil dubitatif.
Dans les ruelles du Castello, j’ai mangé une culurgiones, ces raviolis fourrés à la pomme de terre et à la menthe, refermés en forme d’épi de blé par des mains manifestement très entraînées. La femme qui me les a servis, dans une trattoria sans enseigne repérée presque par hasard, m’a expliqué que sa mère lui avait appris à les fermer avant même de savoir lire.
La Sardaigne ne se donne pas tout de suite. Elle attend qu’on quitte la route principale, qu’on marche un peu plus loin que prévu, pour montrer ce qu’elle garde vraiment.
L’intérieur des terres, un autre pays
J’ai passé une journée dans la Barbagia, la région montagneuse du centre de l’île, réputée pour ses traditions pastorales encore bien vivantes. Dans le village d’Orgosolo, les murs sont recouverts de fresques politiques et sociales peintes depuis les années soixante-dix, un art de rue qui raconte l’histoire du village presque mieux qu’un musée ne le ferait. J’ai croisé un berger qui redescendait ses brebis en fin de journée, indifférent à mon appareil photo, et j’ai eu la sensation nette d’être entrée dans une Sardaigne que la côte ne laisse jamais deviner.
Le soir, dans une agriturismo perdue entre deux collines, on nous a servi un porcheddu, ce cochon de lait rôti à la broche pendant des heures, accompagné d’un pain carasau croustillant qu’on nous a appris à casser à la main plutôt qu’à couper.
Quelques conseils avant de partir
- Louer une voiture est presque indispensable pour accéder aux criques et aux villages de l’intérieur.
- Réserver les visites de nuraghi tôt le matin permet d’éviter la chaleur et la foule de la mi-journée.
- Prévoir de bonnes chaussures de marche : les plus belles plages se méritent souvent à pied.
- Ne pas se limiter à la côte : la Barbagia offre une facette totalement différente de l’île.
La Costa Verde et ses dunes oubliées
Loin des plages les plus connues, j’ai passé une journée entière sur la Costa Verde, à l’ouest de l’île, où le vent a sculpté au fil des siècles des dunes de sable doré parmi les plus hautes d’Europe, à Piscinas. Aucune route goudronnée n’y mène directement, et il faut rouler une bonne demi-heure sur une piste de terre battue, encadrée par les ruines d’anciennes mines abandonnées depuis le milieu du siècle dernier, avant d’apercevoir la mer. J’ai marché pieds nus sur ces dunes, le sable encore frais sous la surface malgré la chaleur de l’air, et je n’ai croisé, en trois heures, qu’un couple de randonneurs allemands et quelques chevaux sauvages qui semblaient parfaitement chez eux.
Ce sentiment d’avoir un paysage presque entièrement pour moi, alors que je m’attendais à une île saturée de touristes en plein été, m’a suivie tout au long de mon séjour. La Sardaigne a cette capacité étrange à absorber les visiteurs sans jamais donner l’impression d’être pleine, sauf peut-être sur les plages les plus proches de Porto Cervo.
Bosa et son fleuve tranquille
Sur la côte ouest, le village de Bosa m’a offert une pause plus douce, avec ses maisons colorées alignées le long du fleuve Temo, le seul fleuve navigable de l’île. J’ai loué un petit kayak en fin de journée pour remonter le courant jusqu’au pied du château médiéval de Serravalle, qui surplombe le village depuis une colline, et j’ai pagayé lentement, croisant des pêcheurs qui rentraient leurs filets pour la soirée.
Le soir, dans une petite trattoria en bord de fleuve, j’ai goûté la bottarga, cette poutargue de mulet séchée et râpée sur des spaghettis, une spécialité que les Sardes revendiquent avec la même fierté que les nuraghi. Le patron du restaurant, en apprenant que je repartais le lendemain vers Cagliari, m’a offert un dernier verre de mirto, la liqueur de myrte locale, en me faisant promettre de revenir un jour visiter le nord de l’île que je n’avais pas eu le temps de voir.
Quelques repères avant de partir
- L’île se traverse presque exclusivement en voiture, les liaisons en bus entre villages étant rares et peu fréquentes.
- Réserver la traversée en ferry depuis le continent français plusieurs semaines à l’avance en haute saison.
- Ne pas négliger l’arrière-pays : la Barbagia et la Costa Verde offrent un dépaysement total loin des plages.
- Emporter des chaussures fermées pour les sites de nuraghi, souvent installés sur un terrain irrégulier et caillouteux.
Ce que j’en garde
Je suis repartie de Sardaigne avec la certitude d’avoir seulement effleuré l’île. Il me reste tant de villages non visités, de criques devinées sur une carte mais jamais atteintes, que je sais déjà que j’y retournerai. Ce n’est pas une destination qu’on épuise en dix jours, et c’est précisément ce qui la rend si attachante à mes yeux.


